Le paquet de tagliatelles.

Ne plus rien vendre

Voici le premier article d’une série intitulée Milléniologies, mi-philosophique et mi-politique, librement inspirée des « Mythologies » de Roland Barthes. En moins bien, évidemment, mais en plus actuel et, je l’espère, en tout aussi amusant à lire. Cet article inaugural parle de tagliatelles sans gluten, j’espère qu’il vous plaira…

Un paquet de pâtes fraîches, jaune-orangé, de marque Carrefour. Le nom du produit : « Tagliatelles Sans Gluten », avec le « Tagliatelles » en petit et le « Sans Gluten » en très gros. Le sachet comporte aussi des indications nécessaires à l’acheteur : le poids (250 grammes) et la durée de cuisson (1 à 2 minutes). En haut à droite, un sigle entièrement rouge représente un épi de blé dans un cercle barré transversalement, signifiant ainsi non pas la simple absence de gluten mais bien son interdiction.

Les tagliatelles sans gluten font partie de ces « produits de substitution » qui visent à permettre au consommateur de supprimer un ou plusieurs aliments de sa nutrition tout en conservant les mêmes habitudes, en ayant accès à la même offre culinaire que les autres : pizzas au jambon de dinde, riz au lait de soja, nouilles à la farine de pois chiche, et cætera.

Pour des raisons de praticité, les rayonnages des grands magasins disposent aujourd’hui d’emplacements où ces produits sont rassemblés pour être plus facilement accessibles aux catégories de consommateurs concernés : les clients ayant adopté des styles de vie similaires se retrouvent au rayon bio, végétarien, sans gluten, hallal

Se traduit ainsi une façon très contemporaine d’être au monde, nouveau stade dans l’expression de la défiance envers la société de consommation. Sous la poussée d’un rejet grandissant de l’industrie mondialisée de l’agro-alimentaire, nos habitudes alimentaires se définissent de moins en moins par ce que nous mangeons et se segmentent de plus en plus par ce que nous ne mangeons pas.

Anxiogénèse

Dans « l’Aile ou la Cuisse » de Claude Zidi, le tandem De Funès – Coluche assiste médusé à la génération industrielle de la malbouffe : dans les usines de l’ignoble Tricatel, la même pâte de pétrole se transforme, selon le moule dans lequel elle est versée, en poulet entier ou en salade verte. Plus de quarante ans se sont écoulés depuis les naissances quasi-conjointes de la nourriture industrielle et des inquiétudes qui y sont associées (« l’Aile ou la Cuisse » date de 1976, « Soleil Vert » de 1973), et la grande distribution s’est depuis imposée dans la société française comme mode quasi-monopolistique de pourvoiement alimentaire quotidien, reléguant le fait-maison et l’artisanal à l’exceptionnel, au pitorresque, au militantisme et au luxe.

Néanmoins, les modes de production, de transformation et de distribution de l’industrie agro-alimentaire restent opaques et anxiogènes. Celà fait maintenant plusieurs décennies que nos hypermarchés proposent au consommateur de se nourrir de produits dont, bien souvent, eux-mêmes ignorent la composition exacte, les méthodes de production, les effets sur la santé. Nous ignorons tout autant les conditions écologiques, sociales, humaines, animales dans lesquelles notre huile de palme a été pressée, notre cacao récolté, notre lait tiré, notre pâte à tartiner confectionnée, embouteillée, et transportée jusqu’à la grande surface où elle nous sera présentée.

Paradoxalement, tous les efforts réalisés par les marchands pour tenter de donner une apparence de clarté sur leurs produits témoignent, en creux, de l’opacité générale du processus. Les filières de traçabilité dont s’enorgueillissent les rayons boucherie des super-marchés ne font que souligner l’effort (semble-t-il colossal) qui a dû être mis en place avant que quelqu’un puisse vous dire si vos rumsteacks sous vide ont été découpés sur des vaches normandes ou argentines.

Le foisonnement de normes sanitaires et de non-nocivité ne fait que démontrer la potentialité toxique de la nourriture industrielle. La simple existence de ces normes nous fait pressentir que c’est avant tout parce que c’est illégal que les industriels se retiennent de nous empoisonner complètement avec leurs produits. L’industrie du tabac en est d’ailleurs une démonstration parfaite. Les différents scandales qui ont émaillés les dernières décennies ont achevé de convaincre le consommateur que l’industrie, en tant que système, est prête à esclavagiser les hommes, torturer les animaux, raser les forêts, vendre du cheval pour du bœuf, gonfler les poulets par injection d’eau salée ; est prête à toutes les transformations, à triturer des poudres, des pâtes, des gels, des dés, des liquides, à surgeler, réassembler, reconditionner à l’infini pour reconstituer à moindre frais quelque chose qui ressemble assez à une quiche lorraine pour qu’un acheteur puisse le glisser dans son caddie hebdomadaire.

Que des associations se désignent comme « de défense des consommateurs » montre bien que ceux-ci sont nombreux à avoir le sentiment que le marché de la consommation est un monde qui leur est hostile. Face à son caddie, pour se défendre de tout un conglomérat d’industries qui veulent le faire payer le plus cher possible des produits qui valent le moins possible, le consommateur n’a que la garantie que peuvent lui apporter un certain nombre d’indicateurs légalement contrôlés, apposés sur les produits qui s’offrent à lui, qui sont censés le guider dans son acte d’achat et dont la signification concrète lui échappe souvent.

Mais les tagliatelles sans gluten ne sont pas destinées à un public qui voudrait « bien consommer », consommer équitable, de qualité, au juste prix, consommer bien-être ou consommer artisanal, pur jus, fermier, 70% de cacao, origine France, produit de l’année, pressé à froid, aux œufs frais du jour, fait à la main, pur beurre, sans sucres ajoutés, fumé au bois de hêtre, -25% de sel, mis en bouteille au château, recette traditionnelle, élevé en plein air… Les tagliatelles sans gluten s’adressent à un public de consommateurs qui ne veut plus consommer du tout.

Non-consommation

Sur le paquet de pâtes, aucune indication sur les modalités de leur production, sur leur qualité culinaire, leur tenue en bouche. L’effort réalisé à la confection de ces nouilles est passé sous silence, et il faut même aller chercher les indications légales en tout petit pour apprendre que ces tagliatelles sont faites de farine de maïs et d’œufs.

Car ce ne sont pas des « tagliatelles de maïs » mais bien de simples « tagliatelles sans gluten », qui semblent s’adresser à des consommateurs qui non seulement voudraient éliminer le gluten de leur alimentation, mais qui de plus ne voudraient le remplacer par rien.

La présence de maïs n’est pas ici un argument de vente mais une pure nécessité pratique, et l’industriel s’excuserait presque de ne pas vendre des pâtes à la farine de rien du tout. Il ne se vante même pas de la présence d’œufs, car l’acheteur ne veut plus être choyé par lui, ne veut plus être nourri par lui, et toute indication autre que négative ne pourrait être que source de soupçon supplémentaire à son encontre.

Cette défiance latente pour l’avatar nourricier de la société de consommation, présente depuis deux générations et poussée à son paroxysme, s’est muée en dégoût de l’idée même de consommer.

De là naissent des pratiques alimentaires soustractives plutôt qu’additives. Pour mieux digérer, le consommateur traditionnel ajoutait à son menu un produit adéquat : le bicarbonate de soude de nos grand-mères ou les yaourts à boire au bifidus dont Danone nous vantait les mérites dans les années 2000. A l’inverse, le non-consommateur contemporain préfère supprimer : le gluten, le lactose, les sulfites…

Il ne cherche plus la santé en ajoutant à son alimentation des vitamines ou des oligo-éléments mais en traquant les résidus de pesticides, les OGMs et les perturbateurs endocriniens. Il exprime sa foi en refusant les bonbons et les yaourts à la gélatine de porc, il moralise sa conduite en supprimant les produits animaux ou les fruits hors-saison.

Les succès co-incidents de ces propositions sanitaires, religieuses ou politiques traduisent la fin du mythe de la consommation heureuse et bénéfique, remplacée par la recherche d’une consommation qui ne serait pas trop nocive, qui causerait « le moins de souffrances possible », c’est-à-dire, dans l’idéal, qui ne serait pas consommatrice du tout.

C’est la symbolique commune à ces actes, celle du refus de consommer, qui les rend proprement scandaleux au regard de la mythologie consommante. Le bon citoyen-acheteur, lui, n’accepterait de réduire les laitages que face aux récriminations d’un médecin austère. Dans notre démocratie de marché, le non-consommateur n’est pas hérétique : il est icônoclaste, il foule du pied le socle même de la citoyenneté. La liberté de consommation n’est pas une liberté de non-consommation. La non-consommation ne peut être que mortifère et antisociale : la consommation est la raison d’être de la production, qui est la raison d’être de l’organisation moderne de la société. Il est donc indispensable de consommer, ou du moins de vouloir consommer. Seul le souçi de minceur, et seulement chez les femmes, est un mobile légitime d’auto-privation volontaire.

Ainsi, le non-consommateur éveille la méfiance : il est communautariste, sectaire, extrêmiste, irrationnel, fanatique, et l’existence de rayonnage dédiés à sa non-consommation marque son exclusion du monde commun, de la source originelle à laquelle nous puisons conjointement notre subsistance et dont, ingrat, il refuse les faveurs sous les quolibets du libéral et le regard hostile du conservateur.

Vendre le vide

Mais le marché s’adapte à cette saturation des individus. Pour qui veut vendre, le non-consommateur est un consommateur comme les autres, dans sa niche marketing à lui : il suffit de lui vendre de la non-consommation. Ainsi, le marchand avisé vend le vide, ou du moins l’illusion du vide, du sans-impact-sur-la-santé, sans-impact-sur-la-nature, du karmiquement neutre. Comme la marque de smoothies, il vend des produits « innocents ». Les tagliatelles sans gluten marquent l’aboutissement de ce processus : on ne propose plus au consommateur que de la non-nourriture n’affichant que des non-ingrédients.

L’industriel, face à la faillite morale et sanitaire de la société d’abondance, ne vante plus l’acte d’achat, ne lui confère plus la capacité à procurer du bien-être, à traduire un engagement politique ou éthique, à signifier la religiosité. Ultime branche à laquelle il se raccroche : proposer au non-consommateur un acte de non-achat, vendre du vide à ceux ont perdu le goût d’acheter.

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