Grand Oral

Deuxième article de mon projet de Milleniologies, consacré aux débats du premier tour des élections présidentielles françaises de 2017.

Ils sont cinq, disposés en cercle. Ils se tiennent debout, chacun derrière un pupitre. Pendant trois heures, ils répondront aux questions d’un duo de journalistes qui, eux, sont assis pour distribuer la parole. Le décor évoque un peu les jeux télévisés de la chaine, tout en lignes lumineuses, très élégant. Derrière eux, les gradins du public délimitent l’espace dans lequel ils se trouvent.

Ils sont cinq, et ils attendent sagement la parole alors que les deux journalistes leur rappellent les règles du débat. Lorsqu’ils pourront enfin s’exprimer, leurs premiers mots seront pour protester sur les modalités de celui-ci, et notamment sur l’absence des six autres candidats à la présidentielle.

Ils sont cinq, quatre hommes et une femme. Aucune référence n’est faite aux partis politiques qu’ils représentent ou aux mouvements qui les soutiennent : ni sur le plateau, ni en incrustation à l’image, ni même pendant la courte présentation vidéo des candidats, qui consiste en une succession d’images de chacun en gros plan, sur fond de phrases-chocs tirés de leurs discours.

Ils sont cinq, et pendant trois heures, ils s’exprimeront tour-à-tour sur les sujets imposés par les journalistes de la chaîne, s’adressant aux français les uns à la suite des autres, dans un dispositif inspiré des débats américains et déjà étrêné au cours des primaires des « Républicains » et de la « Belle Alliance Populaire ».

S’il leur arrivera plusieurs fois de s’interpeller directement, ces échanges resteront de l’ordre de l’incident, de la « punchline« . Emmanuel Macron et Benoît Hamon seront même rappelés à l’ordre après avoir dialogué plusieurs minutes sur le financement de la campagne électorale du premier. « C’est un débat à cinq », coupera Gilles Boulay pour – de manière assez paradoxale – obtenir le retour aux monologues.

Démocratie-spectacle

C’est que le cadre des débats politiques évolue. Dans son essai « Psychopolitiques », le philosophe allemand Byung-Chul Han évoque l’avènement d’une démocratie de spectateurs, avant tout peuplée de consommateurs. Ce Grand Débat marque une nouvelle étape dans cette direction.

En effet, contrairement aux débats des générations précédentes, qui mettaient des hommes et des femmes politiques face-à-face dans un affrontement oratoire, dans ce Grand Débat les candidats s’adressent avant tout au public dans des monologues successifs, permettant la présentation au télespectateur d’un éventail sélectionné de propositions présidentielles. Ce plateau de télévision n’est pas une arène où lutter, mais un podium, une vitrine où exposer l’offre politique accessible aux électeurs.

La politique cesse ainsi d’être un conflit entre des forces collectives adverses, mais une compétition entre individus concurrents. Les prestations de chacun seront évaluées sitôt le débat terminé par un ensemble de panels voulus représentatifs, et commentées sur le modèle du commentaire sportif, plus proche néanmoins de la course hippique que du match de boxe : ce que valent les interventions importe peu, l’essentiel est de savoir qui est devant, qui est derrière, qui distance qui, qui « se démarque ». C’est ce qu’Henri Maler, d’ACRIMED, appelle le journalisme de compétition. Les américains, précurseurs de cette démarche, disent même « to run for office » pour dire « candidater à une élection ». Les couleurs politiques ne sont que des couleurs de casaque qui distinguent les concurrents sur les graphiques, les candidats ne défendent plus des idées mais se positionnent vis-à-vis d’elles pour être dans la meilleure posture possible.  Le politicien-jockey n’a plus de cheval de bataille mais un cheval de course, à sa charge d’enfourcher le meilleur.

Mais la compétition entre ces produits politiques n’évoque pas tant le sport qu’elle n’évoque la société de marché. La présence du public sur le plateau, autrefois l’apanage des émissions de divertissement, marque le nouveau statut des français dans cette démocratie de spectateurs. Car si le rôle des politiciens est avant-tout de leur plaire, leur vendre leur offre politique, se promouvoir, montrer en quoi ils sont un meilleur produit présidentiel que leur concurrent, celui des français sera de trancher entre eux tous. Les français ne font plus la politique de leur pays : ils y assistent. Le citoyen-spectacteur n’est pas, c’est un truisme, un acteur de la vie politique : c’est un juge, et c’est en celà (et uniquement en celà) que l’on peut comparer la scène des débats à une arène. Comme un participant à un radio-crochet ou à une émission de télé-réalité, le candidat vient soumettre sa personne aux décisions du public citoyen qui choisira son favori.

Il y a, enfin, quelque chose de l’exercice scolaire dans le dispositif du Grand Débat. La position des candidat, débout derrière leur pupitre, face à des spectateurs et des journalistes assis, évoque l’examen diplômant, l’oral du baccalauréat ou d’un concours de la fonction publique. C’est cette épreuve qui a été choisie pour permettre aux candidats de briller aux yeux des spectateurs, plutôt que la course en sac, la cuisine ou le calcul mental, probablement pour correspondre à l’idée que l’on se fait d’un dirigeant dans notre monde moderne : c’est avant-tout un lettré, rompu à l’art de la dissertation sur sujet imposé de culture générale, épreuve reine de la science politique.

Ainsi, la première question posée aux candidats résume ce nouvel esprit de la politique-spectacle : individualisant, dépolitisant, non-conflictuel, mercantiliste et scolaire. L’exercice était, en une minute trente, de prononcer une allocution sur le thème : « Quel président serez-vous ? ».

Les organisateurs

Cette compétition évite les conflits, évide les contenus, individualise la politique, mais elle marque également la soumission des compétiteurs à l’institution organisatrice. TF1, telle une Fédération Française de Démocratie, crée une première et une deuxième division, définit les règles du débat et les fait respecter, arbitre autant qu’elle organise. Ainsi les journalistes sont maintenant chargés de répartir la parole et de dicter les thèmes, rôle central qui est l’aboutissement d’un lent processus qui remonte à l’apparition de la télévision, et aux premiers débats télévisés entre deux hommes, sans public visible à l’écran, assis, et sans présence journalistique ou presque. Ils étaient cadrés en gros plans, alors, et non pas écrasés par un décor qui les dépasse, un public qui les surveille, des arbitres qui les dirigent. Le second débat de cette élection présidentielle est encore plus marqué à ce point de vue.

Après « Présidentielle – le Grand Débat » organisé sur TF1, voilà que BFMTV et CNews organisent « Elysée 2017 – le Grand Débat ». Si, cette fois, les onze candidats sont présents, le dispositif ressemble en tout point à celui de TF1 : candidats en cercles, debouts derrière des pupitres, décor de jeu télévisé (avec beaucoup plus de bleu-blanc-rouge, cela dit), public dans les gradins, absence de référence aux partis ou aux formations politiques des candidats, prises de paroles individuelles et successives, de durée limitée et sur thèmes imposés.

Le grand nombre de candidats, néanmoins, et la présence de ces « petits candidats » qu’on imagine moins disciplinés, impose une plus grande fermeté de la part de l’autorité médiatique. Assises sur une estrade, en position de surplomb, filmées en contre-plongée, Ruth Elkrief et Laurence Ferrari entameront l’émission par un discours de surveillantes de cour d’école, sur un ton paternaliste qui oscille entre la sévérité et la bienveillance.

Ruth Elkrief : Nous espérons que ce sera un débat de propositions et non de dénigrement. C’est un débat qui veut aider les français à former leur jugement et à décider pour lequel d’entre vous tous il se prononcera le 23 avril. (sur un ton d’avertissement) C’est un débat où règnera la courtoisie républicaine.

Laurence Ferrari : Effectivement, c’est ce que nous espèrons, ce que nous allons mener avec vous mesdames et messieurs. Discussion où règnera la courtoisie dont parle Ruth et qui sied à un débat de niveau présidentiel, et où chacun et chacune devra respecter son temps de parole. Vous ressentirez peut-être des moments de frustration ou d’impatience, mais c’est la condition pour vous présenter aux français ainsi que vos programmes.

Ces précautions ne seront pas vaines : à plusieurs reprises, les candidats remettront en cause l’autorité des deux journalistes, refuseront de se faire couper la parole ou de répondre à une question. Mais nous savons déjà ce que nous retiendrons de ces trois heures : le candidat ouvrier Philippe Poutou, qui non seulement refuse de poser pour la photo-départ, mais également de porter la tenue règlementaire, commet une faute grave à la 117ème minute, refusant l’exercice de déclamation imposé et taclant brutalement ses adversaires de l’extrême-droite et de la droite conservatrice.

Laurence Ferrari : Maintenant on se tourne vers Philippe Poutou… qui se tourne vers nous, peut-être.
Ruth Elkrief : (rires). Vous êtes avec nous ?
Laurence Ferrari (en même temps) : Vous êtes avec nous ?
(Philippe Poutou dit oui de la tête, en souriant)
Laurence Ferrari : Un président exemplaire, c’est quoi, pour vous ?
Philippe Poutou : Euh… Je vais pas répondre directement à la question…
Laurence Ferrari (le coupant) : Ben pourquoi pas ?
Philippe Poutou (l’ignorant) : C’est la séquence émotion du débat… Non, mais c’est vrai qu’en terme de moralité politique, question moralité politique, on est servis depuis quelques temps.

La suite, la charge frontale du candidat sur les affaires qui décrédibilisent François Fillon et Marine Le Pen, est connue.

Le « manque de politesse » de Philippe Poutou sera tancé par les observateurs, outrés de voir l’absence de fair-play du candidat trostkyste. Peu de temps après ce débat, France 2 annoncera renoncer au débat similaire que le service public devait organiser quelques semaines plus tard, et qui était déjà menacé de boycott par plusieurs candidats qui en trouvaient la date trop tardive. « Le Parisien » affirme que le déroulement du débat de BFMTV aura finalement convaincu la chaîne publique d’annuler le sien.

Un renoncement qui montre que la vie politique française n’est pas encore complètement soumise à sa spectacularisation, tous les candidats ne sont pas encore prêts à jouer le jeu de la politique de marché. Et il manque encore aux journalistes, pour sportiviser définitivement le débat public, la capacité disciplinaire des arbitres. Il manquait à Ruth Elkrief et Laurence Ferrari, ce soir-là, la capacité de distribuer des cartons jaunes et rouges, la capacité de sanctionner les mauvais joueurs comme Philippe Poutou, capacité indispensable pour maintenir le cadre de la compétition politique.

Note : Finalement, le débat organisé par France 2 a été remplacé par une série de onze entretiens individuels, chaque candidat échangeant avec un duo de journalistes pendant quinze minutes. Chacun était convié à amener un objet à présenter, qu’il aurait dans son bureau si jamais il était élu, objet qui devait « symboliser sa présidence » et sur lequel il était convié à disserter. Jean-Luc Mélenchon a amené un réveil, François Asselineau un rameau d’olivier, Benoît Hamon une Carte Vitale, Nicolas Dupont-Aignan une statuette « offerte par un enfant en situation de handicap », Marine Le Pen une clef… Cette fois, c’est François Fillon qui a refusé de se prêter à l’exercice, en affirmant « ne pas être fêtichiste ».
Note (2) : Merci à Guillaume pour sa relecture attentive de ce texte.

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