Peggy Sastre et le mémo de Google : cachez ce sexisme que je ne saurai voir

Je vais prendre une petite pause sur ma série « Sciences & Politiques », notamment parce que, plus je l’écris, plus elle part dans des directions que je n’avais pas prévu, et il me faut donc quelques temps pour réfléchir au calme dessus.

En attendant, je vais profiter de l’actualité pour aborder un sujet dont j’avais envie de parler depuis un moment : le travail journalistique de la polémiste et écrivaine Peggy Sastre. Nous allons lire ensemble son dernier article dans Slate, consacré à une polémique récente sur un mémo interne d’un employé de Google, mémo jugé sexiste par un grand nombre de médias et qui vaudra à son auteur d’être renvoyé de son travail.

Peggy Sastre vient prendre la défense de l’essayiste amateur, défense que nous vous proposons d’analyser. J’ai mis trois jours à écrire ce texte, qui est beaucoup, beaucoup plus long que l’article original de Sastre, mais, comme beaucoup de discours manipulatoires, il faut plus de temps pour les réfuter que pour les écrire.

Mais qui est Peggy Sastre ?

Avant de commencer, et par honnêteté, je préfère expliciter l’image que je me fais de Peggy Sastre, mon point de vue sur son travail, et je précise que, pour le moment, qu’il ne s’agit que de mon point de vue (je vais quand même essayer de l’étayer, ce qui sera ennuyeux – vous pouvez passer directement à la partie suivante si Peggy Sastre ne vous intéresse pas plus que ça).

Peggy Sastre est une journaliste et écrivaine française, Docteure en philosophie des sciences, que je connais surtout pour ses ouvrages intitulés La domination masculine n’existe pas et Ex Utero. Pour en finir avec le féminisme. Elle écrit pour plusieurs journaux en ligne (dont Slate, Brain Magazine et L’Obs), où elle explique tranquillement que le harcèlement de rue est « un concept qui [la] laisse perplexe », elle se demande ce qui permet la domination féminine, explique que la lutte contre la « culture du viol » est comparable au procès des Sorcières de Salem, et qu’à cause de ça, les ados ne baisent plus.

Mais, et ça va peut-être vous surprendre, Peggy Sastre se définit comme féministe. En fait, pour avoir une meilleure idée, Peggy Sastre est féministe comme Manuel Valls est socialiste : elle est une féministe, oui, mais une féministe rationnelle, raisonnable, qui dit la vérité aux français, pas comme toutes ces féministes dogmatiques et hurlantes qui disent n’importe quoi et feraient mieux de se regarder dans un miroir.

Mais ce n’est pas tant par désaccord politique que je m’intéresse à son travail, c’est surtout pour sa prétention à la scientificité, et surtout, à l’exclusivité de la scientificité : à l’entendre, elle est rationnelle, son point de vue est scientifique, ceux qui ne sont pas d’accord avec elle sont anti-science, et point barre. Cette prétention pourrait suffire à m’irriter, mais, de plus, son travail m’apparaît comme souvent brouillon, peu rigoureux, voire parfois à la limite de la malhonnêteté intellectuelle, amplifiant l’agacement que sa prose provoque chez moi.

Grâce à (ou à cause de) cette posture de « scientifique », ainsi que ses références nombreuses à la biologie et à la théorie de l’évolution, Peggy Sastre a fini par intéresser la communauté zététicienne, en apportant une grille de lecture estampillée rationaliste et « sciences dures » pour aborder les questions de féminisme. Elle y est devenue une figure controversée mais écoutée, du moins jusqu’à son passage dans l’émission radiophonique de la Tronche en Live, un désastre tel que les animateurs de l’émission avaient émis une autocritique quasi-immédiatement.

Si Peggy Sastre présente son travail comme non-idéologique (ou, en tout cas, aussi peu idéologique que l’on peut être tout en étant féministe), on peut retracer son discours, sa rhétorique, ses idées, comme étant une importation française du discours anti-féministe du mouvement américain du new atheism, à laquelle le sociologue écrivant sous le pseudo de Kumokun a consacré un article. Il a également consacré un article à Peggy Sastre, pointant les erreurs flagrantes de l’un de ses articles.

J’ai évoqué dans un article précédent que je considérais que, chez Peggy Sastre, l’éthos d’objectivité, c’est-à-dire sa capacité à se présenter, elle, comme objective et ses adversaires comme idéologiquement orientés, avait joué dans sa capacité à prétendre à une légitimité scientifique. D’autres pourront dire que son propos a tendance à brosser les hommes dans le sens du poil (il suffit de lire le quatrième de couverture de La domination masculine n’existe pas), mais ce serait vraiment du mauvais esprit de leur part.

Bref, je vais ici m’intéresser à la Peggy Sastre journaliste, dans un article où elle commente un évènement d’actualité. Ceux qui s’intéressent à ses livres et à son « évoféminisme » pourront lire son interview par Crêpe Georgette ainsi que, sur le même site, une critique de son livre Ex Utéro.

Et Google, alors ?

Donc, nous allons parler d’un article de Peggy Sastre consacré à la fameuse (et récente) « controverse du mémo de Google ». Un mémo que, visiblement, tout le monde a mal compris, puisque l’article de Peggy Sastre s’intitule « Non, personne n’a écrit de manifeste à Google disant que les femmes ne sont pas faites pour l’informatique ».

C’est juste, en effet, puisque le mémo dit que les femmes sont, statistiquement moins faites pour l’informatique que les hommes, ce qui est vraiment très différent. Une confusion terrible, apparemment, voire même une horrible manipulation, un contresens total, puisque la photo choisie en exergue de l’article montre une jeune femme atterrée, en position facepalm, et que Sastre consacrera une bonne partie de son article à s’insurger contre ce « sophisme de l’homme de paille« .

Nous tenons là un résumé du narratif que va nous asséner Sastre. Son propos tient en quatre points, tenant chacun dans une sous-section.

  • Un jeune homme de bonne volonté a voulu ouvrir une discussion rationnelle, il a fait vraiment beaucoup d’effort pour être pédagogique, démontrer son ouverture d’esprit et son absence de sexisme.
  • Pourtant, il s’est fait dégommer et traiter de sexiste par les médias, qui, vraiment, sont des moutons et qui n’ont rien compris, parce que ses propos dérangent.
  • Alors qu’en fait, il ne tenait que des propos de bon sens et scientifiquement démontrés, absolument pas sexistes.
  • Bref, il a vraiment été victime d’une « chasse aux sorcières » et d’un « procès de Moscou ». A un moment, il est même comparé à Galilée (si, si).

On retrouve ici la posture habituelle de Peggy Sastre, celle de la science™ contre l’obscurantisme militant. Nous allons regarder ensemble si ce narratif tient face à l’analyse critique. Nous en profiterons pour étudier ses effets rhétoriques, afin de comprendre comment elle construit son ethos de scientificité.

Ce sera un texte assez long, en deux parties :

  • Dans la première partie, nous allons d’abord observer la manière dont Sastre présente l’affaire : le contenu du mémo, son traitement dans la presse, le renvoi de son auteur.
  • Dans la deuxième partie, nous analyserons comment elle vient défendre la justesse scientifique du contenu du mémo.

Partie 1 – Un si gentil jeune homme

L’article ouvre sur ce petit exercice de pensée…

« Imaginez. Vous avez sué sang et eau sur un projet. Un texte, par exemple. Vous aviez beaucoup de choses à dire et votre sujet vous tenait particulièrement à cœur, mais vous vous êtes donné un mal de chien pour être concis. Pour choisir vos mots, vos formules. Étayer vos propos avec de nombreuses sources faisant autorité dans leur domaine. Lisser au maximum les ambiguïtés, insister sur les points les plus susceptibles de prêter à confusion.

Imaginez. Vous êtes ingénieur chez Google. Vous avez voulu écrire ce texte pour ouvrir un débat avec vos collègues et votre hiérarchie. Permettre une « discussion honnête » sur l’état de votre environnement de travail. Montrer comment le « politiquement correct » poussé à ses extrêmes, notamment dans ses entraves à la liberté d’expression et d’opinion, nuit à sa « sécurité psychologique ». Comment votre entreprise se transforme en chambre d’écho où certains sont forcés au silence, au risque d’être humiliés, ostracisés, stigmatisés. Autant de valeurs et de pratiques autoritaires contraires à ce qui a pu faire la force et la réputation de votre employeur. »

1.1 – L’imagination au pouvoir

Ici, Peggy Sastre défend bien l’idée que ce texte a été écrit par un jeune de bonne foi qui veut permettre une discussion honnête. Son propos est rationnel, raisonnable, réfléchi, et son auteur s’est donné un « mal de chien » pour l’écrire, car il souhaitait dénoncer un environnement de travail toxique nuisant à sa sécurité psychologique. Bon, quand je dit que Peggy Sastre défend cette idée… Elle vous demande de l’imaginer. De vous mettre à la place de l’auteur du mémo, d’éprouver de la sympathie pour lui : il a tant travaillé sur ce texte ! C’était si important pour lui ! Il en a tant sur le cœur ! Il souffre tant à cause du « politiquement correct » !

Pour être honnête, je suis tout à fait prêt à croire que ce texte a été écrit de bonne foi et que l’auteur s’imagine tenir un propos rationnel et pertinent. C’est d’ailleurs l’avis de ses anciens camarades d’université, qui le décrivent comme « socialement mal ajusté » et plus maladroit que malveillant. Il n’empêche, cet exercice de pensée que Peggy Sastre nous propose de réaliser n’est pas neutre.

D’abord, Sastre ne nous propose pas de s’imaginer à la place de ses collègues femmes ou non-blanc-hes à la lecture de ce mémo. Ni d’être son chef d’équipe, atterré devant les conséquences possibles d’une telle publication interne.

Et puis, quitte à parler du jeune homme, Sastre aurait pu nous proposer de s’imaginer être un jeune homme faillible, possiblement maladroit, qui s’attaque à des sujets complexes sur lesquels il n’a aucune compétence particulière mais avec la conviction de pouvoir les résoudre à la seule puissance de son raisonnement vu que, par ailleurs, il est champion d’échecs. Elle ne vous propose pas d’imaginer un type, énervé après une formation à la « diversité » dispensée par son entreprise, frustré qu’aucun de ses collègues ne partage ses récriminations à ce sujet, qui écrit ce texte de dix pages dans un avion en vol vers la Chine.

Non, elle vous demande d’imaginer que vous êtes en souffrance mais réfléchi, et, de plus, particulièrement courageux, puisque, dit-elle :  « … vous êtes bien placé pour savoir que votre article risque d’en «indigner» plus d’un sur les réseaux sociaux, que vous connaissez mieux que personne ce pouvoir de nuisance et que la poursuite de votre carrière pourrait accessoirement en dépendre… ».

Bref, Sastre vous demande d’imaginer que vous êtes ce jeune homme, l’étendard de la raison, un courageux lanceur d’alerte qui met sa carrière en danger au nom de la vérité.

1.2 – S’il le dit lui-même

Puis Sastre passe au mémo lui-même (dans son intégralité ici), et nous cite deux extraits, placés en introduction et en conclusion, dans lesquels son auteur jure sur tout ce qu’il a de plus cher qu’il n’est pas sexiste et qu’il attache beaucoup d’importance à la diversité. Sastre ne prend aucun recul avec ces déclarations. Elle nous demande toujours d’imaginer qu’on les a écrites nous-mêmes, en toute bonne foi, pour bien faire comprendre que nos intentions sont bonnes.

Moi, j’aurai plutôt tendance à penser que la phrase « je ne suis pas sexiste, mais… » est un excellent prédicteur du fait qu’on va entendre un propos sexiste, mais ce n’est pas le cas dans l’univers de Peggy Sastre, qui ne semble pas connaître le concept de précaution oratoire.

De la même manière, Peggy Sastre s’insurge de ce que la presse anglophone parle de « anti-diversity manifesto », alors qu’on parle bien d’un texte qui réclame la suppression des « diversity policies » de Google, (les politiques de discrimination positive et de formations internes anti-discriminations). Oui, mais son auteur a dit qu’il n’était pas contre la diversité, donc, sans plus de démonstration, les titres de presse ont tout faux.

Puisque l’auteur du mémo dit qu’il n’est pas sexiste, alors elle en conclut que tous les journaux qui parlent de sexisme, de « domination masculine » ou « mémo anti-diversité » n’ont tout simplement pas compris de quoi il s’agissait, vu que, sans doute, ils ne l’ont pas lu : « Des précautions qui compteront malheureusement pour des cacahuètes, car […] on se dit que le nombre d’individus outragés par ce texte est inversement proportionnel à ceux qui se sont donné la peine de le lire ».

Il aurait probablement suffi aux journalistes de prendre le temps de lire calmement le mémo pour comprendre qu’il n’avait rien de sexiste, et tout cela est donc un immense malentendu.

1.3 – La chasse aux cerises

Sastre nous donne également à lire un troisième passage dont elle nous explique qu’il est celui qui a provoqué l’outrage des bien-pensants : « Les différences de distribution de certains traits entre hommes et femmes pourraient partiellement expliquer pourquoi nous n’avons pas 50% de représentation féminine dans les secteurs techniques et aux postes de direction. Avoir recours à la discrimination pour atteindre une représentation égale est injuste, clivant et commercialement préjudiciable. »

Un passage qui semble raisonnable : remarquez l’usage du conditionnel « pourrait partiellement ». Ainsi formulée, cette phrase semble difficile à nier : il ne s’agit que de la proposition d’une hypothèse, suffisamment vague pour être difficilement réfutable, et il faudrait bien être obtus pour ne pas la prendre en considération.

Du coup, je m’étonne que Sastre ne nous ait pas plutôt fait lire cet extrait du mémo, à la place : « Les femmes, en moyenne, ont plus d’attrait envers les émotions et l’esthétique qu’envers les idées. Les femmes ont aussi tendance à avoir un intérêt plus fort envers les gens qu’envers les choses, comparativement aux hommes (on parle aussi d’empathisation contre systémisation). Ces deux différences expliquent en partie pourquoi les femmes préfèrent plutôt des emplois dans les domaines sociaux et artistiques. Les hommes préfèrent coder parce que ça requiert plutôt de la systématisation, et même parmi les ingénieurs, les femmes travaillent surtout sur l’interface graphique, qui concerne à la fois les gens et l’esthétique. »

Il faut dire que ce passage ne cadre pas avec le narratif que Sastre nous demande d’imaginer : l’auteur du mémo (au fait, il s’appelle James Damore) est censé vouloir ouvrir une discussion. Or, là, il ne propose pas une hypothèse : il fournit une théorie. Une telle affirmation, réfutable, cette fois-ci, imposerait à Sastre une autre posture, celle de la controverse, qui placerait les deux « camps » à égalité dans l’usage de la rationalité.

Surtout, il ne se contente pas d’évoquer de vagues et éventuelles différences entre les hommes et les femmes, comme le prétend Sastre, mais il donne des détails sur ce qu’il estime être ces différences, et il est beaucoup plus facile, à la lecture de ce second extrait, d’être en désaccord avec lui.

Et que de dire de cette saillie obscurantiste, dont Peggy Sastre oublie également de nous parler : « Malheureusement, la très grande majorité des chercheurs en sciences sociales et humanités sont de gauche (environ 95%), ce qui crée d’énormes biais de confirmation, modifie ce qui est étudié, et maintient des mythes comme le constructivisme social ou l’écart de salaire entre hommes et femmes ».

Oui, oui, la discrimination salariale est un mythe. L’étendard de la raison en prends un coup.

Bref, l’extrait choisi par Sastre est sans doute celui qui l’arrange le plus (ce qu’on appelle la technique du cherry picking), et il est parfaitement manipulatoire de prétendre comme elle le fait que c’est cet extrait qui est responsable des accusations de sexisme qu’a reçu ce mémo.

1.4 – Une simple discussion

Un autre élément du narratif de Sastre, c’est qu’il s’agit avant tout d’un débat d’idées, que c’est pour avoir osé formuler une hypothèse hors des dogmes que ce jeune homme s’est fait renvoyer. Pour Sastre, la réaction provoquée par ce mémo est une simple réaction émotionnelle à une idée impopulaire. Non seulement les journalistes sont mal informés, mais ils sont aussi irrationnels. Ainsi, elle écrira :

« Sauf que l’indignation que peut provoquer une idée n’a jamais été suffisante pour prouver sa fausseté. Comme d’ailleurs toute impression subjective, tout «ressenti» que peut susciter un phénomène. […] Les Giordano Bruno, les Galilée ou les Mandelstam de notre longue et pénible histoire peuvent en témoigner. »

Sauf que l’auteur ne fait pas qu’évoquer des idées abstraites sur la nature des différences hommes-femmes : il fait également des propositions concrètes. Notamment, mettre fin aux programmes de « diversité » en cours chez Google. Comme le fait remarquer Cynthia Lee, professeur d’informatique à Standford, dans un article de Vox sur le sujet, James Damore fait bien des propositions de substitutions (il n’est pas anti-diversité, rappelons-le), mais elles sont toutes vagues, purement formelles (« rendre le lieu de travail moins stressant », parce que les femmes sont plus vulnérables au stress…), voire carrément hostiles.

Sa première, par exemple, est de cesser de considérer la question de la diversité au sein de l’entreprise comme une question morale, notamment car cela « empêche de penser en termes de coûts et bénéfices ». Oui, oui, il défend bien l’idée de faire primer la rentabilité de l’entreprise sur la moralité de ses décisions, mais attention, hein : ce n’est pas politique, c’est de la rationalité.

On pourrait arguer que c’est déjà ce que fait Google, et possiblement à raison, mais ça ne rend pas moins stupide de l’annoncer explicitement dans un mémo interne. D’autres passages du mémo proposent de « cesser de faire se sentir exclus les conservateurs » en « libérant la parole conservatrice sur le lieu de travail », en posant que « la diversité la plus importante est probablement la diversité de points de vue ».

En feignant de croire qu’il ne s’agit que d’une question d’émotions provoquées par l’expression d’idées dissidentes, Sastre dépeint les réactions médiatiques comme stupides et irrationnelles (en plus d’être mal informées).

1.5 – Comparaisons

Pour renforcer ce narratif d’une panique morale qui s’escalade, Sastre explique :

« L’idée choque, bien sûr, ce que prouvent les réactions sur les réseaux sociaux ou dans l’entourage professionnel de l’auteur du mémo, vu comme la réincarnation d’Adolf Hitler ou de Marc Lépinele tueur de l’école polytechnique de Montréal en 1989. »

Pour Marc Lépine, le lien est mort, donc je ne peux rien en dire. Mais pour « réincarnation d’Adolf Hitler », on voit que Sastre déforme encore la vérité, puisque les termes employés sont « nazis » et « white nationalists ».

Des termes que l’on peut contester, mais qui s’inscrivent dans un contexte politique précis, celui de la politique américaine moderne, qui voit de tels mouvements monter en puissance, comme on a pu le voir lors du récent rassemblement de Charlottesville (un article sur le sujet, écrit par le correspondant en chef de la rubrique politique du Slate américain, utilise précisément ces termes).

Des mouvements politiques qui montent en puissance, donc, au point d’être devenus à la fois une des principales menaces terroristes aux États-Unis (d’après des données collectées par des journalistes d’investigation américains, et comme l’illustre dramatiquement la mort récente de la militante Heather Heyer à Charlottesville), mais aussi une force politique institutionnelle, dont la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles américains a mis en lumière et renforcé la puissance politique.

Parmi les mouvements politiques de cette extrême-droite américaine en recomposition, l’alternative right (ou alt-right), qui, selon USA TODAY, « s’est trouvé un nouveau martyr » en la personne de James Damore, au point de préparer une marche de protestation contre son renvoi par Google.

Bref, que l’on conteste ou non les termes utilisés pour désigner Damore, la manière dont Sastre en parle,  est encore une fois tronquée, simplifiant à l’extrême la situation et présentant les réactions à ce mémo comme plus irrationnelles (« réincarnation ») et plus absurdes qu’elles ne le sont en réalité.

C’est d’autant plus comique que, après avoir inventé une comparaison imaginaire à Adolf Hitler, Sastre elle-même compare Damore à Galilée ou Giordano Bruno, montrant que les comparaisons exagérées ne la dérangent pas tant que ça, tant qu’elles viennent d’elle.

1.6 – Qu’il est bon d’être traqué

Sastre pousse même plus loin son usage subtil et délicat de la métaphore :

« Mais je m’égare avec ces comparaisons, il n’y a pas ce genre de chasse aux sorcières ou de procès de Moscou chez Google. Ou alors cela voudrait dire que cet infâme mémo est entièrement vrai. On peut se demander ce qu’en pense désormais son auteur, James Damore, qui vient d’être licencié par Google pour « non respect de son code de conduite » et « perpétuation de stéréotypes genrés ».

Je passe sur le sophisme qui consiste à dire que, puisque Damore a été renvoyé, alors le contenu de son mémo est « entièrement vrai », parce que je voudrais plutôt parler de la comparaison avec une chasse aux sorcières, qui est complètement grotesque et laisse sous-entendre qu’une quelconque traque aux idées dissidentes a cours chez Google.

Se plaindre que Google ne soit pas un espace de libre expression est une chose (et c’est être assez naïf sur la nature de la vie en entreprise, d’ailleurs), mais faire appel à des comparaisons évoquant une traque active d’idées dissidentes par une police politique en est une autre – et Damore lui-même ne prétends pas dans son mémo qu’une telle chose existe chez Google.

A notre connaissance, personne n’a mené d’enquête sur les idées de Damore, et personne ne lui a demandé d’écrire et de diffuser un mémo sur l’opinion qu’il se fait du cerveau de ses collègues féminines.

En fait, on pourrait même trouver d’autres explications au renvoi de Damore que celles d’un désaccord politique ou scientifique, comme par exemple celles qu’apporte Yonathan Zunger, un ancien cadre de Google, qui s’adresse à Damore dans un texte publié par The Independent expliquant notamment comment la publication d’un tel mémo peut être, tout simplement, terriblement dommageable pour l’entreprise.

1.7 – La tâche d’huile

Pour se convaincre de l’impact du narratif de Sastre sur le développement de la polémique et la manière dont les évènements peuvent être perçus, nous pouvons observer par exemple le traitement de cette histoire par Le Figaro, journal français à tendance conservatrice.

Le 07 août, sur le site du Figaro, la journaliste Lucie Ronfaut publie un article sur l’affaire, intitulé « Polémique chez Google après le plaidoyer sexiste d’un employé ». La journaliste évoquera le débat interne chez Google de manière plutôt équilibrée, en présentant les arguments des deux « camps » de cette controverse. A propos du contenu de l’article, et l’on peut y lire une description plutôt honnête et détaillée du contenu de l’article. En voici un extrait :

« L’auteur du manifeste précise « qu’il ne nie pas l’existence du sexisme » et qu’il ne « soutient pas les stéréotypes ». Il estime pourtant que les femmes sont « plus ouvertes aux sentiments et à l’esthétique qu’aux idées », et qu’elles supportent mal les situations de stress. « Les femmes sont plus intéressées par les personnes que par les choses, contrairement aux hommes », continue-t-il. « Il est possible de rendre un poste d’ingénieur davantage tourné vers l’humain, mais jusqu’à certaines limites. » Il critique le « politiquement correct » qui pousserait Google et le gouvernement à « protéger davantage les femmes ». « Toutes les différences entre les sexes sont vues comme une forme d’oppression envers les femmes. (…) Quand un homme se plaint, il est considéré comme un macho et un chouineur. » L’ingénieur conclut que les programmes d’accompagnement dédiés aux minorités, par exemple des stages réservés aux étudiantes, sont inutiles. »

Le lendemain, Sastre publie son article dans Slate, et, quelques heures plus tard, Le Figaro publiera un article reprenant le même narratif anxiogène, intitulé « Licencié de Google pour sexisme : une nouvelle victime de l‘inquisition féministe » et écrivant :

« Les féministes américaines ne pouvaient décidément pas se tromper. Il était coupable, forcément coupable. Jusqu’à ce que l’auteure féministe Peggy Sastre décide de lire la note en anglais dans le texte. Et nous donne la vérité, publiée sur le site Slate. James Damore n’a jamais écrit ce que les dépêches françaises l’ont accusé d’avoir écrit. Il n’est pas l’homme que l’on a dépeint. Trop tard. Sa réputation est ternie, pour l’éternité.
[…]
Qui sera le premier James Damore français ? Sera-t-il un cadre d’une grande entreprise, comme de l’autre côté de l’Atlantique ? Sera-t-il le membre d’un cabinet, aux textos pourtant irréprochables ? Sera-t-il carrément un homme politique de premier plan ? Ou sera-t-il plus sûrement journaliste, tant la confraternité n’est plus souvent qu’un mot dans la presse française ? Faites vos jeux ! »

1.8 – La paille et la poutre

Le mémo de Damore est également décortiqué par Kumokun (encore lui), qui défend l’idée que, si son auteur revendique avoir un point de vue rationnel et non politique, sa rhétorique et ses arguments font partie d’une tradition idéologique précise, tradition dans laquelle s’inscrit également le travail de Peggy Sastre.

Mais mon propos n’est pas celui-ci : il est que la présentation que fait Sastre de ce mémo, ainsi que du déroulement des évènements, est parfaitement manipulatoire, et ce, sur plusieurs points.

Sastre se plaint que les médias et le grand public aient une vision déformée de ce mémo, alors qu’elle en fournit elle-même un aperçu parcellaire, en fait une présentation manipulatoire et passe sous silence une bonne partie de ce qui fait la nature de son contenu et de ce qui a provoqué les réactions dans la presse et sur les réseaux sociaux. Elle présente ce mémo comme plus modéré, plus irréfutable, plus neutre politiquement qu’il ne l’est en réalité, et c’est d’autant plus injustifiable que cette vision biaisée sert à accuser « les médias » d’en avoir fait une fausse présentation.

Elle présente les réactions médiatiques à ce mémo comme irrationnelles et mal informées, en se basant uniquement sur le fait que les précautions oratoires de Damore n’aient pas été acceptées sans recul pour affirmer que ce mémo n’a pas été lu sérieusement par celles et ceux qui en parlent.

Le tout vient servir un narratif victimisant dans lequel l’auteur du mémo aurait été renvoyé pour avoir osé défendre la vérité scientifique contre l’obscurantisme, narratif qu’elle renforce par des comparaisons abusives et anxiogènes à des persécutions et par des procédés manipulatoires d’identification à une version fantasmée de l’auteur.

Partie 2 – Le temps des rires et des chants

Parlons maintenant de Peggy Sastre, la journaliste scientifique. Elle vient  à la rescousse du Googlememo (ou du moins, de la version édulcorée qu’elle a créée de ce mémo), avec les propos suivants :

« … un quota de 50% de femmes dans les secteurs informatiques les plus techniques n’est pas réaliste. Et s’il n’est pas réaliste, c’est qu’il est contraire aux observations et aux conclusions de milliers d’études en sciences cognitives et comportementales (en autres) nous disant qu’il existe un certain nombre de différences moyennes entre hommes et femmes, pris en tant que groupes, sur beaucoup de facteurs influant les choix et les orientations de carrière.

Tout ce qu’avance le #googlememo, c’est l’existence scientifiquement attestée de tendances sexuées stables et culturellement universelles qui, comme toutes vérités statistiques, ne prédisent absolument rien des aptitudes de tel ou tel individu, quel que soit son sexe. Ces tendances permettent tout simplement d’expliquer, par exemple, pourquoi 20% des diplômés en sciences informatiques sont des femmes et 80% des hommes et, surtout, de les expliquer mieux que « c’est la faute au patriarcat ». »

Comme nous l’avons vu, ce n’est pas « tout ce qu’avance le #googlememo ». Mais soit, attardons-nous sur ces affirmations.

2.1 – Le style Peggy Sastre

Parlons de la forme, d’abord. L’un des problèmes de la prose de Peggy Sastre (en tant que journaliste, je n’ai pas lu ses livres), c’est avant tout un incroyable manque de rigueur dans la présentation de ses arguments. On le voit notamment avec son usage des sources, qui, dans tous ses articles, m’amène toujours à la même question : c’est quoi, exactement, le problème de Peggy Sastre avec les liens hypertextes ?

Pour sourcer son article, comme elle le fait souvent, Peggy Sastre fait le choix discutable de le parsemer de références plus ou moins aléatoires : des sources de qualité variable (du site de presse libertarien à l’article de recherche publié avec comité de lecture, en passant par ses propres articles ou des articles de think tank), dont elle précise rarement pourquoi elles les cite, ce qu’ils sont censés apprendre au lecteur, en quoi et jusqu’où ses sources confirment ses propos, et en quoi et jusqu’où elles sont fiables et convaincantes.

Une pratique du link-dropping qui rend extrêmement pénible toute analyse critique de ses affirmations : ses sources ne viennent pas étayer des affirmations incluses dans un raisonnement qui nous serait exposé, elles viennent juste créer un effet de scientificité en balançant des chapelets d’études scientifiques plus ou moins en lien avec le sujet et dans lesquelles on ne sait pas si le lecteur est censé aller chercher des preuves dans ce fouillis, ou s’il doit juste accepter, par humilité vis-à-vis de l’institution scientifique, les propos de la journaliste.

Le hic, avec cette pratique, c’est qu’il est difficile de savoir ce qui, du coup, est vraiment prouvé ou non par ses sources. La multiplication des sources, ici, peut vouloir venir compenser la faiblesse relative de chacune d’entre elles (soit dans son origine, soit dans sa pertinence pour le sujet). Si Peggy Sastre disposait d’une source qui démontre clairement son propos, il lui suffirait d’exposer celle-là et de nous épargner les autres.

A manquer de rigueur dans l’usage de ses sources, on a souvent tendance à manquer de rigueur dans leur choix ou leur lecture, et Peggy Sastre s’est déjà faite épingler par Odile Fillod, sur son blog Allodoxia, pour ses interprétations, parfois frauduleuses, des références qu’elle utilise.

Mais même en supposant les références pertinentes, le texte n’est pas plus clair. En effet, Peggy Sastre fait un certain nombre d’affirmations différentes dans ces deux paragraphes :

  • il y a des différences comportementales entre hommes et femmes ;
  • ces différences sont culturellement stables ;
  • elles sont culturellement universelles (ce qui n’est pas la même chose) ;
  • 20% des diplômé-es en informatique sont des femmes ;
  • c’est expliqué par les différences comportementales observées et démontrées plus haut ;
  • ce sont de meilleures explications que celles, sociologiques, faisant appel au concept de patriarcat.

Or, il faut ici faire un véritable travail d’exégèse pour déterminer ce qui est dit exactement par les sources qu’elle cite, ce qui est convenablement prouvé, ce qui est douteux et ce qui est encore exploratoire. Notamment, ici, aucun des articles de recherche cités ne me semble (je peux avoir raté quelque chose) avoir le moindre rapport avec les femmes dans l’informatique. Plus on avance dans sa démonstration, moins ses affirmations sont sourcées, et les deux derniers points me semblent être le pur point de vue de l’auteur (et, comme nous allons le voir, ce point de vue est fortement contestable, pour ne pas dire complètement faux).

Avec cet usage des sources, Peggy Sastre vient aussi créer, en conjugaison avec son ton vif et énervé, un effet d’agacement : visiblement, le propos qu’elle tient est quelque chose qui a déjà été prouvé par « des milliers d’études en sciences cognitives et comportementales (entre autres) ». Regardez, semble-t’elle nous dire, juste en même temps que j’écris, je vous en balance six ou sept sans réfléchir, c’est bien le diable qu’avec cette profusion de savoir à votre disposition il faille encore tout répéter. Pas la peine, donc, d’exposer un raisonnement construit et vérifiable : ce raisonnement existe déjà, vous n’avez qu’à vous renseigner si vous n’êtes pas d’accord (ce qu’on appelle, dans le jargon, un argument rat-taupe nu et tardigrade).

Car, pour Peggy Sastre, l’opposition entre psychologie évolutionniste et sociologie n’est pas une controverse scientifique, c’est une lutte entre des tenants de la scientificité (elle, l’auteur du mémo, plein de scientifiques qui publient des milliers d’articles) et des idéologues qui comprennent tout de travers et refusent, par aveuglement politique, d’accepter la vérité scientifique pourtant évidente, se contentant d’ânonner bêtement que « c’est la faute au patriarcat ».

Ce faisant, elle simplifie à l’extrême, à la fois les sciences sociales (qui, elles aussi, publient des milliers d’articles, mais j’imagine qu’ils ne comptent pas), mais aussi les positions des sciences cognitives et comportementales, dont elle proclame qu’elles s’opposent unanimement à l’idée même de considérer comme « réaliste » d’avoir une parité dans le domaine de l’ingénierie informatique.

Nous reviendrons, dans un texte futur, sur l’usage de ce terme, « pas réaliste », car il nous semble être révélateur de l’idéologie de Peggy Sastre. Mais, ici, nous nous contenterons de rester sur le terrain de la validité scientifique de ses propos.

2.2 – Programmer, un métier de femmes

Car, et c’est là la palme, une recherche très brève sur le sujet permet d’établir assez vite que 50% de femmes dans les métiers de l’ingénierie informatique, n’en déplaise aux milliers d’études scientifiques qui, paraît-il, disent le contraire, non seulement c’est très réaliste, mais ça a même déjà été réalisé.

Dans un article de sa revue d’innovation entrepreunariale, le chercheur Richard Robert, qui reprend pourtant les mêmes idées que le mémo quant aux différences genrées d’intérêts professionnels, note que 40% des ingénieurs chinoises sont des femmes, et que ce taux atteignait 58% dans l’URSS des années 80. Je le cite :

« L’exemple russe est à cet égard éloquent. Vera Uvarova (Université technique d’État, Orel) explique ainsi comment une tradition bien établie de mixité s’est désagrégée dans les années 1990 et 2000. Au milieu des années 1980, 58% des ingénieurs russes étaient des femmes ; avec la fin de l’URSS et la crise majeure traversée par son modèle industriel, la situation s’est inversée. Les femmes ont été licenciées en premier ; on ne comptait plus que 43,3% d’ingénieures en 1998, 40,9% en 2002, et la courbe continue à baisser. Parmi les explications, Vera Uvarova pointe le passage d’un environnement de travail quasi-administratif à une logique de marché, qui s’accompagne de tensions plus vives entre vie de famille et vie professionnelle. Paradoxalement, la relative générosité de la législation russe est à double tranchant. Les femmes bénéficient en Russie de trois ans de congé parental, mais il n’y a pas d’accompagnement pour réintégrer l’entreprise et gérer les pertes de compétences. C’est à ce moment que l’écart avec les hommes devient significatif. On voit alors réapparaître une logique de « plafond de verre ». Ce contexte s’accompagne de la réapparition de stéréotypes que Vera Uvarova juge désormais « plus profonds qu’en Europe ou aux États-Unis ». »

Aux États-Unis, le pourcentage de femmes dans les filières d’informatique n’est pas non plus fixe : il est passé de moins de 15% en 1970 à plus de 35% au début des années 1980 (source du graphique), avant de chuter brutalement alors que les autres domaines continuaient de se féminiser.

WomenComp

Cette tendance s’observe également en France, avec une courbe à peu près similaire pour des pourcentages légèrement plus faibles (source).

WomenComp.png

Cette tendance s’est inversée exactement au moment où l’ordinateur personnel arrive dans les foyers. Des chercheurs, comme la psychologue Jane Margolis, aux États-Unis, ou, en France, la chercheuse en sciences de l’éducation Isabelle Collet, ont montré comment cette évolution a pénalisé les femmes dans les filières informatiques (voir notament cet article d’Isabelle Collet). Les ordinateurs personnels, quand ils apparaissent dans les années 80, sont vendus aux hommes en particulier, utilisés par des hommes, et, conséquemment, la publicité encourage les familles à faire découvrir l’informatique à leurs garçons, la promesse de perspectives d’emploi dans cette branche devenant un argument de vente.

Rien d’étonnant, au passage, au vu des thèses de l’anthropologue féministe Paola Tabet, qui défend l’idée que l’une des caractéristique des sociétés patriarcales, même les plus « primitives » d’entre elles, est leur tendance à réserver aux hommes l’usage des armes et de la technique, reléguant aux femmes les activités qui ne nécessitent ni l’une, ni l’autre.

Bref, l’image du métier change en même temps que la pratique enseignante dans les filières informatiques : là où les étudiants des années 50 faisaient leur premier contact avec l’informatique à l’université, les professeurs des années 70-80 s’habituent à attendre de leurs étudiants une connaissance préalable de l’objet « ordinateur », connaissance inégalement répartie entre les genres.

En fait, si l’on remonte encore plus loin, une surprise de taille attends Peggy Sastre : à ses débuts, la programmation informatique était une activité essentiellement considérée comme féminine. Comme l’explique l’historien Nathan Ensmenger, la programmation informatique a été un domaine majoritairement féminin dans les années 1950-1960. Principalement parce que s’occuper du software était considéré comme une tâche subalterne et peu virile, par rapport à la recherche sur le hardware qui, elle, convenait aux vrais hommes. C’est ce qui faisait dire au Docteur Grace Hopper (qui dirigeait l’équipe qui a créé le premier compilateur, et qui est en photo en exergue de cet article) que les femmes étaient « naturellement faites pour la programmation » : « C’est juste comme préparer à dîner. Vous devez anticiper et tout planifier pour que ce soit prêt quand vous en avez besoin ».

Oui, l’ironie est forte, ici. L’ironie est vraiment très forte.

Pour enfoncer le clou, Yonathan Zunger (l’ancien cadre de chez Google) indique notamment, pour répondre aux arguments du mémo de Damore, que même en supposant que ses affirmations sur les différences hommes-femmes soient vraies, il se met le doigt dans l’oeil jusqu’au coude quant aux compétences qu’il prétend requises pour être un bon ingénieur, et que les qualités qu’il prétend être féminines y sont bien plus essentielles qu’il ne le croit. Il rajoute d’ailleurs que, s’il avait possédé un peu plus de ces qualités « féminines », il aurait sans doute encore son poste chez Google aujourd’hui.

2.3 – La faute au patriarcat

Parlons un peu de GitHub. GitHub est la plus grande plate-forme collaborative de conception de logiciels open source, avec une communauté de 12 millions de programmeurs et programmeuses, dont une part substantielle utilisent la plate-forme dans un cadre professionnel.

La participation à la conception logicielle se fait par la proposition de mises à jour du logiciel existant, proposition faite à la communauté qui peut les accepter ou les refuser. Une étude de mai dernier montre qu’une mise à jour proposée par une femme a plus de chances d’être acceptée que celle proposée par un homme, à condition qu’elle ne soit pas identifiée comme femme, auquel cas son taux d’acceptation baisse drastiquement.

Après avoir enquêté longuement sur diverses explications alternatives (peut-être les femmes s’impliquent sur moins de projets différents, ou qu’elles font des plus petites modifications, ou des modifications plus nécessaires…) et les avoir rejetées, les chercheurs à l’origine de l’étude concluent qu’il est fort possible que les programmeuses de GitHub soient juste plus compétentes que les programmeurs. Après tout, les femmes présentent dans un environnement masculin ont tendance à avoir un haut niveau de compétence.

Toujours est-il que la présence d’un biais discriminatoire envers les femmes semble démontré. De la même manière, une équipe de chercheurs a montré en 2013 que les mêmes résumés d’articles de recherche étaient évalués plus positivement (au niveau de leur validité scientifique) par les universitaires se prêtant à l’expérience si l’article était présenté comme ayant été écrit par un homme.

2.4 – Moyenne et épistémologie

Dans la manière dont Sastre défend le #Googlememo, il y a une dernière chose que je voudrais noter, c’est son insistance sur le fait qu’il ne s’agit pas de juger la capacité des femmes, individuellement, à faire de l’informatique, mais de formuler un jugement sur leur capacité moyenne, en tant que groupe. Ainsi, elle parle de « tendances sexuées stables et culturellement universelles qui, comme toutes vérités statistiques, ne prédisent absolument rien des aptitudes de tel ou tel individu, quel que soit son sexe. »

Ce n’est pas la seule, parmi les gens qui défendent les propos de Damore, à insister sur cette idée qu’il ne s’agit que de statistiques, et que donc les individus eux-mêmes ne devraient pas se sentir jugés, comme le rapporte Cynthia Lee. Cette manière de défendre ce propos laisse sous-entendre que, ce qui cloche, c’est que les féministes n’arrivent pas à comprendre la notion de moyenne. Une forme de mépris qui finit par devenir agaçante, comme le dit également Lee, qui, il se trouve, enseigne les statistiques à Standford.

Heureusement, Peggy Sastre veut bien condescendre à nous expliquer des principes de bases du raisonnement logique, comme lorsqu’elle nous dit : « De la même manière que, si vous tombez, « la gravité » est une meilleure explication à votre chute que « votre voisin vous a jeté un sort », sans que personne ne se réjouisse pour autant du mal que vous avez pu vous faire en tombant. »

La comparaison de Peggy Sastre est, encore une fois, manipulatoire : elle place encore le débat dans une dichotomie raison / mysticisme qui n’a rien à voir avec la réalité de l’opposition entre causes biologiques et causes sociales. En fait, son exemple est même un peu comique : si quelqu’un tombe, dire « c’est à cause de la gravité » est probablement l’explication la moins pertinente par rapport à la situation, beaucoup moins que « c’est le trottoir qui est bossu » ou « c’est Bobby qui t’a poussé ».

Ce dont James Damore est accusé, ce qui fait dire aux lecteurs de son mémo qu’il est sexiste, c’est justement ça : le fait de nier ou de minimiser les causes humaines des inégalités hommes-femmes, en insistant sur le rôle de causes non-humaines plus ou moins démontrées. Nous y reviendrons dans un prochain article, mais Peggy Sastre révèle ici involontairement le ridicule de son position épistémique : il est similaire à quelqu’un qui interviendrait pour dire, après une chute du neuvième étage, que « si vous dites que Suzette est tombée parce que Bobby l’a poussée, alors vous niez la réalité scientifique, qui dit que c’est surtout à cause de la gravité ! »

Conclusion

Comme dans sa présentation de la polémique liée à ce mémo, Peggy Sastre présente la question de fond qui y est liée de manière manipulatoire et faussée.

Par un style brouillon et faisant appel à ses sources plus comme des arguments d’autorité que comme des éléments d’un raisonnement logique, et ce, indépendamment de leur contenu, elle crée une fausse dichotomie entre deux positions extrêmes : d’un coté, accepter sans réserves l’idée que des différences biologiques sont à l’origine de la faible représentation de femmes dans l’informatique, et que donc, viser la parité dans ces métiers est « irréaliste » ; ou de l’autre, refuser de reconnaître l’existence de différences biologiques entre hommes et femmes (un vocabulaire qui, au passage, confond genre et sexe) et invoquer bêtement un « patriarcat » sans autres arguments scientifiques à fournir.

Or, non seulement ses affirmations sont bien moins stables scientifiquement qu’elle ne le prétend, et ses sources très éloignées de la position qu’elle prend, mais de plus la grande variabilité dans le taux de représentation des femmes dans l’informatique est, elle, démontrée scientifiquement, tout comme l’existence d’une stigmatisation des femmes dans ces domaines et leur impact sur la reconnaissance de la qualité de leur travail.

Ainsi, l’accusation de dogmatisme de Peggy Sastre se retourne contre elle : à se précipiter pour défendre les propos de James Damore sans vérifier avant, ni la validité de ceux-ci, ni la validité des arguments sociologiques qu’elle estime inférieurs, il apparaît qu’elle présuppose d’emblée comme invalide et idéologique l’idée que des effets sociaux puissent être responsables d’une inégalité hommes-femmes quelconque, et comme évidente et scientifiquement valide l’idée que cette inégalité prend sa source dans une différence « statistique » de capacité ou d’inclinaisons entre les individus.

Sa propension à présenter les opinions contradictoires comme mal informées, mal-comprenantes, idéologiques, de mauvaise foi ou irrationnelles est, non seulement dommageable pour la qualité et la rigueur des démonstrations qu’elle prétend mener, mais sont d’autant plus injustifiables que ses propres propos sont trop souvent faux, tronqués, dogmatiques, de mauvaise foi et jouant sur l’indignation, l’agacement, l’intimidation, la victimisation et la peur.

Pour reprendre les mots de l’anthropologue David Graeber : « Qu’est-ce qu’un esprit rationnel ? Quelqu’un qui est capable d’établir des relations logiques de base et d’évaluer la réalité sans s’illusionner. Autrement dit, quelqu’un qui n’est pas fou. Quiconque déclare fonder sa politique sur la rationalité – et c’est aussi vrai à gauche qu’à droite – affirme ainsi que tous ceux qui ne sont pas d’accord avec lui pourraient être fous. C’est peut-être la position la plus arrogante qu’on puisse adopter. »

A en croire Peggy Sastre, les féministes (sauf elle) sont irrationnelles, dogmatiques, aveuglées par leur idéologie. Je ne pense pas que la position de Peggy Sastre soit vraiment a-idéologique. Mais, même en la supposant comme telle, n’oublions pas qu’il n’y a pas que l’idéologie qui aveugle le jugement, et que l’arrogance est souvent un bandeau bien plus épais.

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7 réflexions sur « Peggy Sastre et le mémo de Google : cachez ce sexisme que je ne saurai voir »

  1. Merci pour ce super article !

    Pour Peggy Sastre, précisons aussi qu’elle a fait partie du groupe « Les Mutants » avec Charles Müller (un climatosceptique qui écumait les forums de science/zététique à une époque). Ce groupe des Mutants n’est non plus pas idéologiquement neutre (eugénisme +++). On lit quand même sur leur site certaines horreurs, par exemple :
    http://www.lesmutants.com/luttedesclasses.htm
    http://www.lesmutants.com/breve20060710.htm

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    1. Diantre !
      Je ne savais pas, mais c’est atterrant.
      Je ne suis pas surpris, néanmoins, de trouver des liens entre le climatosceptisme et l’évoféminisme de Sastre : dans les deux cas, il s’agit d’invoquer des arguments censément scientifiques pour dédouaner l’action humaine de ses responsabilités…

      Merci pour ces informations.

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      1. De rien !

        C. Muller avait un site, mais il a disparu (impossible de remettre la main dessus, même avec Web Archives). Le Monde le présente comme étant le premier à avoir introduit l’argumentaire climato-sceptique en France.
        http://www.lemonde.fr/climat/article/2017/02/02/la-blogosphere-incubateur-du-climatoscepticisme_5073411_1652612.html

        De manière surprenante, je constate qu’il a écrit pour la revue « Sciences et Pseudo-sciences » : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article841

        De la même façon, j’ai l’impression que Sastre essaye d’introduit dans le débat français des idées qu’on retrouve plutôt aux Etats-Unis : le fait que les différences entre sexes et « races » sont dues principalement à la génétique, et quasiment pas à la sociabilisation ou à la culture (ou aux interactions social x génétique). J’ai l’impression que ce genre d’idée du « tout génétique » est relativement peu présente en France, par rapport aux US.

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