Agressions sexuelles en Grandeur Nature : Être contre ne suffit pas

La communauté des joueurs de jeu de rôle Grandeur Nature est secouée, comme l’ensemble de la société, par l’ampleur de la campagne de témoignages #balancetonporc et #metoo. Une pétition vient d’être lancée par des joueuses pour réclamer de meilleures mesures de prise en charge des agressions sexuelles. En soutien à cette pétition, j’aimerai, une fois n’est pas coutume, apporter un témoignage personnel et, si possible, essayer d’en tirer quelques leçons. 

S’il s’agit d’une expérience vécue dans au cours d’un jeu de rôles Grandeur Nature, elle aurait pu tout aussi bien arriver dans n’importe quel autre événement similaire, public, associatif ou privé.  

C’est arrivé lors d’un jeu de rôle Grandeur Nature, il y a sept ou huit ans maintenant. Nous étions dans les bois, sur le terrain du jeu. Nous étions en train d’installer le campement et de nous mettre en costume, et j’étais bien – heureux d’être entouré de vieux amis, et content de voir de nouvelles têtes. Parmi les nouvelles, mon amie Claire et son mec de l’époque.

Je venais de finir de me changer, j’étais en train de boire une bière quand Claire est venue me voir : « Ton pote Félix, là, je l’ai surpris en train de me mater pendant que je me changeais, c’est dégueulasse ».

Lâcheté ordinaire

Bon, là, clairement, j’aurais dû faire quelque chose. Claire ne savait visiblement pas comment réagir à la situation, elle était mal-à-l’aise, et si elle venait me voir, c’est avant tout parce que, des gens à qui elle faisait confiance, j’étais celui qui connaissais le mieux les lieux, l’association, même Félix. La bonne chose à faire aurait été de réagir, sauf que je n’ai rien fait.

Mon cerveau a buggé, en fait. Ce n’est que des mois, des années plus tard que j’ai pris conscience que j’aurai dû faire quelque chose à ce moment-là. Sur le moment, j’ai juste planté, j’ai bafouillé des trucs incohérents, j’ai dit que j’étais désolé, et je suis passé à autre chose dans ma tête.

Qu’on soit clair : ce n’est pas parce que je voulais protéger mon pote que je n’ai pas réagi, ni parce que je ne me souciais pas de mon amie. Si Claire était venue me dire que Félix lui avait mis un pain, je suis à peu près sûr que je me serai occupé d’elle, ou que je serai allé confronter Félix, ou que je serai allé voir les orgas. C’est, très clairement, la nature sexuelle de l’incident qui m’a empêché de réagir.

La sexualité de manière générale me mettais mal-à-l’aise à l’époque, comme j’imagine qu’elle peut encore me mettre mal-à-l’aise aujourd’hui. J’étais trop gêné, j’avais trop honte à l’idée de confronter Félix. J’aurai été complètement incapable de parler d’un comportement de nature sexuelle de manière mature et sérieuse avec Félix – c’est mille fois plus difficile que de faire des blagues de cul, ce dont nous ne nous privions pourtant pas.

J’étais jeune – en vrai, j’avais vingt-deux ou vingt-trois ans, mais j’étais très immature sur ces questions. J’ai mûri, depuis, mais si la même chose se reproduisait demain, je ne suis pas sûr de ne pas réagir de la même manière : bafouiller un truc incompréhensible, dire que je suis désolé, et passer à autre chose dans ma tête. Me rassurer en me disant que c’est peut-être un malentendu, et oublier le plus vite possible. Deux heures plus tard, je me souviens avoir demandé à Claire, alors que le jeu était lancé, pourquoi elle avait l’air de faire la gueule et de ne pas s’amuser.

La tache aveugle

Le but n’est pas ici de vider mon sac, de me faire plaindre (ce qui serait complètement indécent) ou de me flageller. Que je ne sois pas fier de mon absence de réaction n’est pas l’essentiel de mon histoire (même si j’en profite pour m’excuser auprès de Claire, même si ce n’est pas vraiment son prénom). Je veux partager cette expérience pour ce qu’elle a à nous apprendre, nous, membres de la joyeuse communauté du jeu de rôles Grandeur Nature.

L’on peut gloser longtemps sur ce que j’aurai dû faire, ou comment Claire aurait pu réagir (mais, en vrai, si c’est votre réaction première, c’est que vous n’avez pas d’âme), on peut passer du temps à condamner Félix pour son acte. Mais, au final, il faut s’attendre qu’il y ait en GN des gens comme moi, Claire ou Félix. Cette situation est probablement déjà arrivée des centaines de fois, et se reproduira probablement des centaines de fois, et le dénouement de ces histoires ne devrait pas reposer sur les épaules de gens qui n’ont pas les ressources (psychologiques, intellectuelles, émotionnelles) pour y faire face.

Les organisateurs d’un GN, les associations qui l’encadrent passent des mois à préparer l’événement dans ses moindres détails, et à réfléchir aux meilleures directives à donner à leurs joueurs en cas d’incident de tout type. Au briefing, on nous explique qui aller voir en cas d’entorse, quoi faire si une situation de jeu devient dangereuse, comment régler un désaccord sur les règles. Il ne me semble jamais avoir entendu la moindre directive concernant une agression sexuelle, ou comment y réagir.

En GN, nous avons des règles de sécurité. Nous savons qu’il est interdit de donner des coups d’estoc avec nos armes en mousse, de déplacer les petites enveloppes plastiques que l’on voit sur le terrain, ou d’enlever nos lunettes de protection. Pour les infractions les plus graves, les organisateurs préviennent à l’avance des sanctions que les contrevenants peuvent encourir – sanctions que les organisateurs décident à l’avance, auxquelles ils réfléchissent à l’avance.

Rien de tel n’existait dans ce GN-là. Si Claire et moi étions allé voir les organisateurs, il est même fort probable qu’ils auraient été eux aussi gênés par la situation, que quelqu’un bafouille quelque chose comme « je vais voir avec les autres orgas » et puis que rien ne se passe. Rien n’avait été mis en place, mais je ne veux pas leur en faire porter la faute : à part quelques rares et récentes exceptions, je n’ai jamais joué de GN dans lequel ce genre de mesures avaient été mises en place.

Les agressions sexuelles font partie des taches aveugles dans l’organisation de la plupart des organisations de GN : peu de temps est consacré, dans les discussions entre les organisateurs, dans les livres de règles, pendant les briefings, les débriefings, à cette question comparativement aux autres questions de sécurité (violence physique entre participants, protections diverses et variées, dangerosité du terrain, etc.).

Du besoin d’une réflexion préalable

Il faudrait être naïf pour penser que c’est parce que les agressions sexuelles sont rares que rien n’est mis en place pour les prévenir / y réagir. D’abord, parce qu’elles ne sont pas rares, ensuite, parce que des mesures de sécurité bien plus sérieuses sont mises en place pour prévenir d’autres types d’incidents très peu fréquents (blessures, insolations, triche, etc.), mais que nous prenons plus au sérieux. Des types d’incidents pour lesquels nous considérons qu’il vaut le coup de prendre d’importantes précautions si cela permet d’éviter un seul incident. Des incidents pour lesquels nous considérons qu’un orga responsable ou qu’un joueur responsable doit tout faire pour les éviter pendant le déroulement du jeu.

Certaines directives importantes (comme prévenir un orga en cas d’accident) sont répétées régulièrement, à chaque briefing, justement parce que ,même si ça nous paraît l’évidence même qu’il faut réagir ainsi, nous savons qu’en situation de stress il est difficile de réfléchir correctement et qu’il vaut mieux rappeler le plus souvent possible ce genre de consignes.

Nous savons aussi que les organisateurs, de par les directives qu’ils donnent aux joueurs, possèdent un immense pouvoir sur ce qui se déroule durant le jeu. En réalité, c’est là presque leur seul pouvoir : l’art de l’organisation de Grandeur Nature est celui de guider des joueurs et les amener à passer ensemble un bon moment par la seule magie des directives qu’ils leurs auront préalablement données (que ce soit des indications de jeu, des rôles, des systèmes de règles… ou des règles de sécurité, voire même des indications d’ambiance).

Enfin, nous savons aussi que poser des règles, des cadres et des directives permet de s’assurer un traitement équitable et « dépersonnalisé » des questions de ce type. Si nous demandons à des joueurs et à des organisateurs quoi faire d’un joueur qui mate une fille qui se change, ou qui irait se coucher dans le lit d’une fille à l’improviste, ou qui profiterait d’une scène pour tripoter un autre joueur, il est possible que des idées de sanctions appropriées ou de réactions intelligentes soient proposées. Mais, en pratique, si rien n’a été discuté à l’avance, si nous sommes pris par surprise lorsque la situation survient, lorsque c’est « mon ami Félix » qui est impliqué, il est bien plus improbable que la réaction que l’on obtienne soit la bonne.

Progresser

Il est possible de se demander pourquoi les agressions sexuelles sont une tache aveugle dans l’organisation de GN. Il y a sans doute des raisons historiques, sociétales, sociologiques, psychologiques. Pendant très longtemps, la pratique du GN était une pratique majoritairement masculine, et, si le loisir s’est diversifié, les équipes d’organisation sont encore majoritairement composées d’hommes (du moins dans les milieux que je fréquente).

Nous ne sommes pas habitués à traiter sérieusement et avec gravité les questions liées à la sexualité, que ce soit en raison de tabous sociétaux, de nos dynamiques en tant que groupes ou que culture, ou pour des raisons psychologiques qui nous sont personnelles.

Mais voilà ce que nous aurions pu faire pour Claire lors de ce GN.

Le fait de mater en cachette quelqu’un qui se change aurait pu être posé clairement comme un comportement inacceptable dans le cadre du jeu, au briefing ou dans les règles (ça semble évident, mais ça ne fait visiblement pas de mal de le dire, et j’ai déjà vu des organisateurs préciser des choses plus évidentes en briefing, comme « on ne se tape pas hors-jeu »).

Les organisateurs auraient pu discuter au préalable de la sanction appropriée (avertissement, sanction ou exclusion immédiate), se mettre d’accord entre eux sur comment ils comptaient réagir aux comportements déplacés, et l’afficher dans les règles ou en briefing.

Claire et moi-même aurions dû être prévenu de quel organisateurs nous pouvions contacter en cas d’incident de ce type (si possible une fille, en l’occurrence), voire en cas d’incident plus grave.

Probablement, ces mesures auraient suffit, non seulement à permettre à Claire de trouver quelqu’un à qui parler qui aurait pu réagir correctement (ce qui n’était pas mon cas), mais peut-être aussi à prévenir l’acte même et à en dissuader Félix. C’est par ce genre de précautions que les organisateurs signalent ce qui sera toléré ou non, sanctionné ou non, bref, ce qu’ils considèrent être la gravité d’un acte en GN.

Il est aussi très probable que d’autres mesures pourraient être mises en place, que ce soit en amont (des lieux où se changer en privé pour celles ou ceux qui en ressentiraient le besoin) ou en aval. En fait, je ne prétends pas savoir ce qu’il faut faire exactement, je dis juste que c’est une discussion qu’on devrait avoir.

La bite à Joël

Quand Lucie a posté sur le forum de l’asso pour dénoncer Joël, ça a fait un bazar pas possible. Joël a exhibé son sexe devant Lucie, comme ça, « pour déconner ». Quelques jours plus tard, après le GN, Lucie a porté l’affaire en public, devant tout le monde. Joël s’est très vite excusé, promis qu’il ne pensait pas à mal, qu’il ne le referait plus, et on est tous passé à autre chose.

Mais ce message de Lucie a fait des dommages collatéraux : Lucie a contacté quelques joueuses et joueurs pour la soutenir, au cas où elle rencontrerait de l’hostilité, il y a des orgas qui ont mal vécu de ne pas être prévenus par elle, ce qu’ils ont vécu comme un manque de confiance, etc.

Bref, cette histoire a été plus violente qu’elle n’aurait pu l’être pour tout le monde (y compris Lucie, Joël, mais aussi les orgas et l’ensembles des joueurs et joueuses) si, par exemple, il y avait un membre de l’asso à contacter dans le cas où, trois jours après un GN, Lucie devait parler de la bite de Joël.

Sécurité avant tout

Au final, tout cet article peut se résumer en une phrase : il serait temps de penser à la question de la sécurité de nos joueurs et joueuses face aux agressions sexuelles de tous types et aux comportements déplacés comme nous considérons n’importe quelle autre question de sécurité ; comme une question qui nécessite d’être prise au sérieux, d’être réfléchie au préalable dans l’organisation de nos événements, et d’être re-réfléchie, régulièrement, en fonction des retours et des incidents qui ne manqueront pas de survenir.

Il est temps de cesser de penser qu’il est insultant d’imaginer que ce genre d’incidents puissent survenir en GN, parce que la seule chose qui soit vraiment insultante, c’est de voir que rien n’est prévu quand ils surviennent.

Ce que je dis est vrai pour les GNs, mais aussi pour tous les événements où des organisateurs prennent en charge la sécurité de participants, depuis les concerts aux soirées de gala, des colonies de vacances jusqu’aux salons et conventions.

Merci de m’avoir lu, et au travail.

PS : A la suite d’une agression sexuelle dans un stage d’éducation populaire, un ouvrage collectif a été écrit par le collectif non-mixte La Trouvaille. Si le sujet vous intéresse, je vous recommande « Education populaire et féminisme. Récit d’un combat (trop) ordinaire. Analyses et stratégies pour l’égalité ».

PPS : Si vous ne l’avez pas fait, je vous recommande de signer la pétition de Larp Women Unite – FR.

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