Quand le sage montre Pluton…

… l’imbécile se demande s’il regarde une planète.

Mon précédent article sur les constructions sociales a provoqué un certain nombre de débats sur les groupes de zététiciens. Je voudrai avancer sur mon propos, mais je n’oublie pas les réflexions qu’il a suscité. J’espère que cet article répondra, au passage, à certaines de vos questions, mais je sais qu’il me restera d’autres explications à faire sur le sujet.

En 2006, l’Union Astronomique Internationale prend une décision au retentissement considérable : Pluton est retirée de la liste des planètes du système solaire. Une décision qui n’a pas été sans controverses, et qui fût considérée comme choquante par la société civile, habituée à considérer qu’il y avait neuf planètes dans le système solaire. Une décision qui a aussi parfois été mal comprise, tant la phrase « Pluton n’est plus une planète » traduit mal ce qui s’est passé en réalité.

Et oui, tout ceci a un lien avec mes histoires de construction sociale, mais je vais d’abord parler un peu de l’histoire de nos planètes.

Les astres errants

Le mot « planète » vient du grec asteres planetai, qui signifie « astres errants », par opposition aux asteres aplanis, les « astres fixes ». Ainsi, pour les grecs, les planètes sont des étoiles comme les autres, mais qui, au lieu de rester bien tranquilles et figées dans leur constellation, se promènent de manière fort étonnante dans la carte du ciel. On compte alors cinq planètes, à savoir Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne ; ou sept planètes si l’on compte la Lune et le Soleil, ce que certains faisaient à l’époque.

Tout cela va changer avec ce diable de Copernic et son modèle héliocentrique. Il désigne désormais comme « planète » les astres qui tournent autour du Soleil. La Terre devient donc une planète, le Soleil cesse définitivement d’en être une, tout comme la Lune qui devient un satellite de la Terre.

Poussée de planètes

Les avancées dans les techniques d’observations du ciel permettent d’observer Uranus, en 1781, qu’on prendra d’abord pour une comète tellement l’idée qu’il puisse y avoir d’autres planètes à découvrir paraît alors incongrue.

Mais le système solaire ne se comporte pas comme il faut. Les modèles connus du système solaire, et les lois de la gravité de l’époque, ne permettent pas de prédire correctement la trajectoire des planètes, et l’astronome allemand Johann Elert Bode prédit, en 1768, qu’il doit se trouver une planète manquante entre Mars et Jupiter qui doit tout détraquer. La fameuse planète est trouvée par Piazzi en 1801, elle est nommée Cérès. Trois autres planètes sont découvertes dans la foulée : Pallas en 1802, Junon en 1804, Vesta en 1807, toutes plus ou moins entre Mars et Jupiter.

Autour de 1850, le nombre de planètes entre Mars et Jupiter commence à atteindre la quinzaine, puis la centaine dix ans plus tard. Les astronomes viennent de découvrir ce qu’aujourd’hui nous appelons la ceinture d’astéroïdes principale du système solaire. Petit à petit, on commencera à les désigner sous le nom de « planètes mineures ». Malgré leur nom, les planètes mineures vont peu à peu cesser d’être considérées comme des planètes, et c’est pour ça que vous n’en avez probablement jamais entendu parler.

Entre temps, voilà qu’Uranus ne comporte pas non plus comme il faut, et on commence à se demander s’il n’y a pas là-aussi une planète qui pèserait sur la course de ses copines. En 1846, c’est le français Urbain Le Verrier (ou l’anglais Adams) qui trouve la fameuse planète le premier. Elle sera nommée Neptune (malgré les tentatives de Le Verrier pour lui donner son nom… on a échappé à la planète Le Verrier).

En 1930, rebelote : on observe des anomalies dans l’orbite de Neptune et l’astronome américain Clyde Tombaugh trouve Pluton, complétant la liste des planètes que nous connaissons tous.

La planète de discorde

Mais, très vite, Pluton commence à inquiéter les astronomes. Sa masse se révèle bien inférieure à ce qu’on espérait (un sixième de la Lune). En fait, il s’agit d’un petit corps glacé, bien différent des géantes gazeuses que sont Uranus et Neptune, dont l’orbite n’est pas circulaire ; elle va même parfois dans l’orbite de Neptune. En vrai, Pluton, c’est n’importe quoi.

A partir du début des années 1990, on commence à découvrir un certain nombre de cailloux glacés, plus petits que Pluton mais quand même, au-delà de l’orbite de Neptune. Nous avons découvert la ceinture d’astéroïdes d’Edgeworth-Kuiper, un anneau de débris glaçés sur lequel se trouve être Pluton. Plusieurs astronomes commencent à proposer que Pluton soit rangée avec les planètes naines, mais ça ne se fera pas de suite. Pour deux raisons principales : la première, c’est que les gens se sont habitués à Pluton, et la deuxième, c’est que la NASA n’a pas du tout envie de rétrograder la seule planète découverte par un américain.

En fait, la question qui va se poser à partir de là, c’est « c’est quoi, au fait, une planète ? », question qu’on ne s’était jamais vraiment posé formellement. Un certain nombre de définitions plus ou moins rigoureuses vont être proposées, certaines ayant comme conséquences de garder Pluton dans la liste des planètes, voire d’y faire revenir Cérès, d’autres, au contraire, feraient dégager le caillou de la liste.

Puis, en 2005, le drame : on découvre, dans la ceinture d’astéroïde, un astre plus gros que Pluton, et qui sera plus tard nommé Éris (comme la déesse de la discorde, et non, ce n’est pas un hasard). La NASA annonce immédiatement qu’une nouvelle planète a été découverte, histoire de couvrir Pluton. Mais bon, ça craint un peu pour eux : comment être sûr qu’on ne va pas en trouver des plus gros ? Est-ce qu’on ne va pas se retrouver à dire que les planètes, ce sont les astéroïdes au moins aussi gros que Pluton ? Est-ce que c’est pas un peu crétin, comme définition ?

Finalement, l’Union Astronomique Internationale mène une grande consultation et finit par décider que, pour être une planète, il faut avoir « nettoyé son orbite », c’est-à-dire s’y promener tout seul, et que donc, il n’y a pas de planètes dans les ceintures d’astéroïdes, au revoir Éris, et surtout au revoir Pluton.

La vérité sur la vérité

Que peut-on tirer, comme leçons, de cette histoire ? D’abord, elle permet de mieux comprendre le travail du scientifique, et plus exactement réfléchir à ce qu’implique son rôle de définition du réel.

Vraie définition / bonne définition

Il pourrait sembler naïf, après notre petit exposé, de poser la question « mais qu’est-ce c’est vraiment, une planète ? ». On comprendra aisément qu’il n’y a pas de vraie ou de juste définition d’une planète. En fait, ontologiquement (dans la nature des choses), il n’y a pas de vraie ou de juste définition de quoi que ce soit.

Il existe de bonnes définitions et des mauvaises, mais par là on entends des définitions utiles ou non pour la réflexion que l’on veut construire avec. Dans nos pratiques de recherches, c’est ainsi que nous travaillons, nous adoptons des définitions : « telle définition est plus pratique pour évoquer ceci, alors que telle autre définition est plus élégante dans telles circonstances ».

Le casse-tête des astronomes, c’est que justement la définition, le concept même de « planète » n’est plus d’aucune utilité pour les scientifiques. Si c’était le cas, on trouverait sans doute une définition vraiment plus pratique que les autres, et c’est sans doute celle-là qui serait adoptée. Mais du point de vue de l’astrophysique, tout le monde se fiche de si l’on appelle Cérès une planète ou non, on en est plus là du tout, en fait.

Sans utilité dans la recherche comme dans l’ingénierie, il n’existe plus aucune raison pour les scientifiques de préférer une définition de « planète » à une autre, voire même de continuer à utiliser ce terme tout court. L’important, pour l’Union Astronomique Mondiale, c’est de trouver une définition qui corresponde à la représentation que nous nous faisons de ce qu’est une planète, qui réponde aux attendus du grand public.

L’astronome Michael E. Brown, le découvreur d’Éris, autoproclamé « l’homme qui a tué Pluton », a même proposé de laisser tomber toute velléité des scientifiques sur ce terme, et que l’on valide une fois pour toute une liste « historique » de neuf planètes (de Mercure à Pluton), à la limite en rajoutant les cailloux plus gros que Pluton que l’on pourrait découvrir à sa suite (donc, Éris).

Ce que n’est pas Pluton

Malheureusement, notre langue et notre manière de penser les sciences rend difficile la prise en compte de cette complexité. Dire « Pluton n’est plus une planète » présente de manière faussée ce qui s’est passé en 2005 : nous n’avons acquis aucune nouvelle information sur Pluton, Pluton n’a changé en rien dans ce que nous en connaissons, ce n’est pas ce qu’est Pluton qui a changé, c’est le concept de planète qui a changé de définition. Mais, dans notre langue, nous n’avons aucune manière simple de dire « la définition du concept de planète ne contient plus Pluton ».

Notre langue est profondément essentialiste, car lorsque je dit « Pluton est une planète », j’imagine donner seulement une information sur Pluton, alors que l’information que je donne, en réalité, est bi-opérante : c’est l’appartenance d’un objet (Pluton) à une catégorie d’objet (planète).

Pour ajouter à notre confusion, dans la communication scientifique et l’apprentissage de la science, les définitions sont souvent présentées comme allant de soi. Dans mes cours de mathématiques, étant enfant, nous apprenions définitions et théorèmes comme porteurs de la même forme de vérité, comme également incontestables. Cette manière de penser peut nous amener à fétichiser les définitions que nous utilisons, à les considérer comme des vérités, presque des éléments du réel, alors qu’elles ne sont que des outils créés par les hommes pour rendre celui-ci lisible.

Ce qui existe vraiment

Si quelqu’un demandait si les planètes, ça existe pour de vrai, il ferait une erreur sémantique : ce n’est pas que les planètes existent ou n’existent pas, c’est qu’il y a certains corps célestes que l’on décide d’appeler planètes. Et ce que nous disons du concept de planète, nous pouvons le dire de n’importe quel autre concept scientifique. Ce n’est pas que les corps célestes existent ou n’existent pas, c’est qu’il y a certains amas de matière que l’on décide d’appeler corps célestes, et cætera.

Ce n’est pas une manière de penser habituelle. Nous sommes bien plus habitués à penser dans l’autre sens, y compris chez les zététiciens : est-ce que les fantômes existent ? Est-ce que le Yéti existe ? Est-ce que l’Atlantide existe ? Autant de questions passionnantes, mais mal posées d’un point de vue scientifique (bien que cette absence de rigueur n’ait pas toujours des conséquences graves pour l’activité scientifique).

C’est une forme de raisonnement idéaliste : on prends des idées (le Yéti, la tuberculose, Dieu, les planètes, les races), puis on se demande ce que ces idées désignent, ou si ces idées désignent des choses qui existent ou des choses qui n’existent pas. Cette forme de raisonnement n’est fondamentalement pas scientifique : pour un scientifique, se demander si Dieu existe sans avoir d’abord défini ce qu’on entend par « Dieu » n’a pas de sens.

Le piège idéaliste

Possiblement (mais ce n’est qu’une hypothèse), si les scientifiques ont été conduit à adopter ces manières de penser, c’est entre autres pour des raisons de lutte de légitimité à dire le vrai (défendre l’idée que l’évolution des espèces existe, ou que les microbes existent face à des gens qui utilisent ces catégories de pensée-là), ou de promotion de la science (il est plus vendeur de dire « il y a neuf planètes » que « nous avons décidé de nommer planètes ces neufs corps célestes »).

Le souci, c’est cette manière idéaliste de réfléchir qui nous amène à penser de manière binaire le travail de la science, et à considérer que, par exemple, soit le Yéti, la force gravitationnelle, les races humaines, les planètes existent, soit elles n’existent pas (alors, encore une fois, que ce n’est pas comme ça que la question se pose si l’on veut être rigoureux).

Cette fausse binarité ne pose, la plupart du temps, pas de problèmes. Mais elle devient fondamentalement néfaste lorsqu’elle empêche de douter, de remettre en question la pertinence des catégories posées par les scientifiques.

Dire « il n’y a que deux sexes, c’est la science qui le dit » ou « les races existent, c’est scientifique », c’est commettre la même erreur que de dire « la science est formelle, il y a les planètes d’un côté et les astéroïdes de l’autre ».

De telles affirmations révèlent une mauvaise compréhension de ce qu’est la science et de la nature du savoir scientifique. Une mauvaise compréhension parfois volontaire quand elle se transforme en argument d’autorité pour empêcher de questionner ces concepts (de sexe, de race…) en les déclarant porteurs d’une quelconque forme de vérité scientifique.

Des Éris par milliers

Répétons-le encore : « homme » et « femme », « Noir » et « Blanc », comme « planète » et « astéroïde », ne sont pas des catégories absolues du réel, ce sont des catégories qui existent parce que des humains les ont créées. Qu’ils les aient créées en observant le réel, que ces catégories soient rigoureusement définies ou non, qu’elles soient basées sur des critères biologiques ou physiques n’y change rien. En fait, ce sont des catégories créées bien avant la science moderne, dont les scientifiques ont hérité sans qu’ils aient choisis eux-mêmes de les instaurer.

Le sexe, la race et la classification des corps célestes ne sont pas des vérités scientifiques absolues et indiscutables mais des concepts hérités de notre histoire et qui, parfois, peuvent être utiles aux scientifiques à exprimer un certain nombre d’énoncés. Parfois, malheureusement, ils peuvent les pousser à se créer des filtres qui les amène à simplifier par trop leur vision de la réalité.

Il aura fallu l’arrivée de la planète Éris pour que les scientifiques ouvrent les yeux sur la vacuité du concept de planète. Pour la race, il y a quelques décennies que les généticiens ont arrêté de considérer que l’on pouvait réaliser une classification raciale universellement pertinente (je remets cet article de la Fondation Richard Dawkins), mais changer les choses ne fût pas évident, l’enjeu politique d’une « classification scientifique des races » étant plus grand que celui de maintenir Pluton dans la liste des planètes.

Il aura en fallu des luttes, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’institution scientifique, pour nettoyer la science de ces préjugés archaïques. Mais nous devons rester vigilants, car des retours en arrière sont toujours possibles, les temps sont à l’obscurantisme et le champ scientifique n’en fait pas l’exception.

À l’inverse, d’autres avancées sont encore possibles. Si l’ont commence à creuser un peu, on peut se rendre compte que, comme pour les planètes, il n’est absolument pas évident de répondre scientifiquement à la question « au fait, qu’est-ce que c’est précisément qu’une femme ? ». Sur le blog « Ce n’est qu’une théorie », on retrouve deux articles d’une camarade biologiste sur le sujet : Le sexe comme construction sociale et Comment définir les sexes ?. Là encore, des luttes existent, à l’intérieur comme à l’extérieur du champ scientifique, pour faire reconnaître la nature construite de ces classifications et les remettre en question.

Souhaitons-leurs d’y parvenir, elles aussi, souhaitons-le de réussir à questionner les catégories établies, que l’on prends pour des vérités à force de nous y être habitués. Souhaitons-le aussi pour la science elle-même, car c’est par la remise en question qu’elle avance, et elle a, parfois, bien besoin pour progresser que quelqu’un porte la Pomme de Discorde.


Sur le même sujet :

Un lecteur antispéciste m’a demandé pourquoi je ne parlais pas de la catégorie d’espèce dans cet article, et me conseille « Les espèces non plus n’existent pas », par David Olivier (même si, comme vous l’avez compris, je n’aime pas trop la manière dont le titre est formulé).

Un argument intéressant sur l’artificialité de la notion d’espèce, donné par Richard Dawkins, est le suivant : si je prends un lapin et que je remonte son arbre généalogique assez loin, j’arriverai fatalement à un être vivant qui n’est pas un lapin. Établir une limite à partir de laquelle des pas-lapins deviennent des lapins ne peut être qu’arbitraire, sans compter que ça amènerait à considérer qu’un être vivant ait donné naissance à un autre d’une espèce différente. On voit bien à la fois l’arbitraire de la classification des espèces, mais aussi les limites conceptuelles de cette classification, pertinente pour classer le vivant à un moment donné, ou pour dresser des arbres phylogénétiques à de grandes échelles de temps, mais qui ne fonctionne pas pour classer l’entièreté du vivant à l’échelle de l’individu (rapporté dans la vidéo « What is Gender ? », par Contrapoints).

 

5 réflexions sur « Quand le sage montre Pluton… »

  1. De la subjectivité de la « réalité ».
    On pourrait dire que la « réalité », si une telle chose existe, est composée de phénomènes continus que nous résumons pour penser le monde plus facilement en un nombre limité de catégories discrètes et arbitraires. Cette économie cognitive est nécessaire, elle est à la base de notre fonctionnement.
    Elle devient vraiment problématique si on oublie que ces catégories ne sont que des aides pour penser le monde et qu’elles ne sont ni intrinsèquement vraies ni immuables, et que simplifier un phénomène, c’est aussi le mutiler.
    J’aime beaucoup l’utilisation de l’exemple des planètes.

    J’ai toujours trouvé que le cas des couleurs et des notes de musique en étaient également des exemples assez marquants.
    Newton a décidé, de façon parfaitement arbitraire, qu’il existait 7 couleurs, correspondant aux 7 notes de musique, et aux 7 jours de la semaine. Et pour avoir cette correspondance parfaite, il a décidé que l’une de ces couleurs serait l’indigo, à la limite entre le bleu et le violet, alors même que le spectre lumineux est continu, et que chaque personne percevra et classera différemment chaque nuance. De la même façon, quelqu’un a décidé de diviser un continuum de fréquences sonores en 7 notes, créant à partir d’un phénomène physique une réalité sociale, qui est donc très susceptible d’être différente dans une autre culture.
    En tous cas, j’attends impatiemment le prochain article ^^.

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