Homosexualité : Quand Freud fait de la biologie

En 2010, le neurobiologiste Jacques Balthazart publie « Biologie de l’homosexualité. On naît homosexuel, on ne choisit pas de l’être ». À l’occasion de sa venue dans la Tronche en Biais mercredi prochain, nous avons consacré un article à sa rhétorique, que nous qualifions de manipulatoire, et à la manière dont il ignore les critiques ou évite de les prendre en compte.

Nous allons maintenant aborder le fond de sa thèse : quelle confiance pouvons-nous avoir en une vision essentialiste de l’orientation sexuelle ? Ou, pour le dire plus simplement : est-il vrai que l’on naît homosexuel.le ?

Biologie des essences

Pourquoi y a-t’il des homosexuels ? Ou plutôt, qu’est-ce qui va faire que quelqu’un sera homosexuel ? Depuis le XIXème siècle, plusieurs disciplines académiques se sont penchées sur la question avec plus ou moins de rigueur : psychologie, sociologie, biologie, neurosciences, etc.

La « théorie biologique de l’homosexualité » de Jacques Balthazart, dit, pour faire simple, que l’homosexualité d’un être humain se détermine avant la naissance, par un certain nombre de facteurs biologiques (génétiques, épigénétiques ou hormonaux) qui vont se combiner ensemble d’une manière encore mal comprise et qui vont faire que, à l’âge adulte, l’individu sera attiré par les membres du même sexe plutôt que par les membres du sexe opposé (et la bisexualité, c’est un peu entre les deux). C’est ce qu’on appelle une théorie essentialiste : on ne devient pas homosexuel, l’on naît, puis l’on se découvre, homosexuel.

Je dis « pour faire simple » parce que Balthazart rajoute un certain nombre de précautions oratoires à son discours qui le rendent un peu confus. S’il défend l’idée d’un déterminisme biologique, il ne nie pas que certains facteurs culturels ou sociaux puissent jouer, parlant de « déterminisme biologique plus ou moins strict » ou affirmant que l’homosexualité est « largement influencée, voire déterminée, par des facteurs biologiques prénataux » (extraits tirés de sa lettre ouverte à Odile Fillod). Il reste néanmoins assez flou sur la manière dont facteurs sociaux et biologiques interagissent, sauf peut-être dans le quatrième de couverture de son livre, qui explique qu’ils agissent sur des individus différents : pour certains, peut-être, l’homosexualité serait un choix influencé par le vécu, pour les autres, elle est bel et bien déterminée biologiquement.

Cette théorie s’oppose à un certain nombre d’autres, issues de divers courants de la psychologie, qu’il résume dans une diapositive (ou qu’il massacre, selon le point de vue, je suis personnellement très circonspect devant sa vision du « constructivisme » et je me demande d’où elle sort).

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Elle s’oppose également à cinquante ans de critiques de la psychiatrie par les sciences sociales (histoire, sociologie, anthropologie, etc.), mais, d’abord, parlons des théories psychologiques de l’orientation sexuelle. Car, de toutes les communautés universitaires qui se sont emparées de la question de l’homosexualité, ce sont les psys qui s’y sont collés les premiers. En fait, c’est même eux qui ont inventé l’homosexualité en tant que concept.

Disclaimer : nous allons ici centrer notre approche sur l’homosexualité masculine, car c’est celle pour laquelle nous possédons le plus d’informations. Le même raisonnement, peu ou prou, pourrait très bien se tenir pour l’homosexualité féminine.

Histoire des pratiques homosexuelles

Le mot « homosexualité » voit le jour dans la deuxième moitié du XIXème siècle, après quelques tâtonnements de vocabulaire (on parlera quelques temps d’uranisme et de saphisme). C’est la psychiatrie et la psychanalyse, alors naissantes, qui vont caractériser cette « perversion de l’instinct sexuel ».

L’importance de cette période de l’histoire des sciences sur les représentations de l’homosexualité est souvent mal comprise. Car les travaux d’Ellis ou de Freud, malgré (ou grâce à) leur manque de rigueur scientifique, vont introduire dans le discours académique et les mentalités publiques quelque chose de crucial et qui subsiste aujourd’hui : l’idée d’une personnalité homosexuelle.

Une idée tellement ancrée dans nos visions du sexe, de l’amour et du désir qu’il nous est difficile de s’en départir pour voir le monde comme devait le voir un habitant du Moyen-Âge ou de l’Antiquité (et encore, je reste en Occident). Mais essayons quand même de se donner une idée.

Le Moyen-Âge chrétien connaissait la sodomie, et pouvaient la condamner comme pêché et/ou acte criminel. Mais l’idée qu’une catégorie de la population apprécierait la sexualité entre hommes alors que l’autre n’y verrait que dégoût est totalement absente des mentalités : les vices sont agréables, c’est bien le principe, et ce n’est pas parce que c’est un pêché qu’il soit surprenant que l’on puisse y prendre plaisir. Le concept de sodomia, qui arrive dans le droit canon au XIème siècle, recouvre originellement tous les actes sexuels non procréatifs, fellation et masturbation comprises, indépendamment du sexe des participants. Ceux qui transgressent sont traités de sodomites ou de bougres, c’est-à-dire de païens ou d’hérétiques, mais ce n’est absolument pas considéré comme lié à un manque de virilité. Les désirs charnels sont de toute façon peu chrétiens, et ils ne proviennent pas de l’homme, ni de Dieu qui l’a créé, mais du Diable. L’honnête homme est celui qui n’a pas de désir charnel du tout, ne connaît que des amours spirituels et ne copule que pour procréer. Néanmoins, l’amour et la tendresse sont normales et même bonnes, y compris entre hommes, tant que la relation en reste au stade des caresses et des baisers. Il n’était pas étonnant pour des hommes de s’aimer, de se tenir par la main, de s’embrasser sur la bouche (c’était même un élément du rituel d’hommage féodal) ou de dormir dans le même lit.

Dans la Rome Antique, du moins celle d’avant la christianisation et la condamnation de la sexualité récréative qui l’accompagne, le sexe entre hommes était même courant, parfaitement accepté comme un élément ordinaire de la vie sociale. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de tabous : dans cette société très stratifiée, l’homme libre se devait d’être actif et dominant, la passivité étant réservée aux femmes et aux esclaves.  Et par passivité, je n’entends pas le fait de se faire pénétrer, mais le fait de se laisser imprimer un mouvement, à tel point que le latin possède deux mots différents pour la fellation selon lequel des deux partenaires y est actif (fellatio et irrumatio). Jules César, « le mari de toutes les femmes, et la femme de tous les maris » était ainsi à la fois admiré pour ses conquêtes féminines et moqué par une rumeur persistante selon laquelle, ayant partagé la couche du Roi de Bythinie Nicomède IV, il aurait tenu le rôle passif.

Autres lieux, autres mœurs, chez les Vikings, c’est le fait de se faire pénétrer (argr) qui est honteux et qui est assimilé à de la faiblesse. Celui qui accepte de se faire pénétrer est supposé manquer de volonté et être d’un tempérament plus soumis. En revanche, nulle surprise au fait de prendre du plaisir au rapport sexuel en lui-même, comme le dit le dicton, « tout homme devient argr en vieillissant ».

Bref, si on envoyait un psychologue d’aujourd’hui au Moyen-Âge demander leur orientation sexuelle à un moine cistercien, un patricien romain, un noble mérovingien ou un jarl scandinave, il y a fort à parier que ces derniers mettraient un peu de temps à comprendre la question, et il n’est même pas sûr qu’ils arrivent un jour à la comprendre tout à fait.

Et je vous passe les mœurs de la Renaissance et des Cours de la monarchie absolue, celles du monde arabe pré-XIXème, ou la sexualité pédérastique du Japon médiéval, je vous laisserai vous renseigner sur le sujet s’il vous intéresse.

 À la Révolution française, le crime de sodomie sera abrogé (comme le suicide ou l’inceste), ce sera également le cas en Angleterre, et un peu partout en Europe, sauf dans les Empires germanique et autrichien, encore très christianisés, et ils resteront interdits jusqu’à la période qui nous intéresse (le XIXème siècle). Un détail qui aura son importance, car c’est donc d’un pays où la sodomie est encore illégale et peut mener à la prison que va naître le concept d’homosexualité.

Psycholopathologie des perversions

Aux commencements de la psychiatrie universitaire, nous sommes à une époque de morale bourgeoise, où l’on commence, à mêler ensemble comportement, morale, désir et santé mentale : l’idée que les actes transgressifs ne sont pas seulement ce qu’ils sont, mais également sont constitutifs de troubles psychiques et moraux, caractérisés et pensés comme des maladies provenant d’une faiblesse de caractère, d’une hérédité douteuse ou d’une mauvaise éducation, émerge à cette époque.

Les médecins psychiatres découvrent alors sans cesse de nouvelles maladies. La masturbation féminine, la rébellion face à l’autorité, le suicide, le cannibalisme… Chaque transgression se découvre une explication médicale (ne nous moquons pas trop vite, nous avons encore tendance à faire la chose).

Ainsi, en Louisiane, on s’interroge sur les causes de la  drapetomanie, terrible compulsion à la fuite qui semble frapper certains esclaves Noirs. Comme le dit Thierry Vincent, les psychiatres opèrent alors un « double glissement : celui de l’acte à la conduite, celui de la conduite à un type de personnalité disposant à de telles conduites ».

C’est en Allemagne et en Autriche (pays les plus conservateurs sur le plan sexuel) qu’apparaîtra l’étude de sexualité pathologique. En fait, c’est l’idée même de sexualité, c’est-à-dire de l’inclinaison de l’individu à certains comportements sexuels, qui apparaît alors, avec des théories centrées sur les notions d’instinct et de désir. Les premières théories de l’instinct sexuel, qui deviendra l’attirance sexuelle, postule qu’un tel instinct est « normalement » orientée, pour les hommes, envers les femmes, et pour les femmes envers les hommes. La théorie de l’inversion, introduite par Havelock Ellis et qui inspirera les travaux de Freud, postule que cette orientation de l’instinct sexuel s’inverse chez certaines personnes, les fameux « invertis », ce qui explique qu’ils finissent par s’adonner à la sodomie entre hommes.

Dans le premier volume de son Histoire de la sexualité, Michel Foucault (rien de moins que l’auteur de sciences humaines le plus cité au monde, pour ceux que ce genre de choses intéresse) écrit quelques lignes devenues extrêmement célèbres.  « L’homosexuel du XIXe siècle est devenu un personnage : un passé, une histoire et une enfance, un caractère, une forme de vie; une morphologie aussi, avec une anatomie indiscrète et peut-être une physiologie mystérieuse. Rien de ce qu’il est au total n’échappe à sa sexualité. Partout en lui, elle est présente […]. Elle lui est consubstantielle, moins comme un péché d’habitude que comme une nature singulière. Il ne faut pas oublier que la catégorie psychologique, psychiatrique, médicale de l’homosexualité s’est constituée du jour où on l’a caractérisée […], moins par un type de relations sexuelles que par une certaine qualité de la sensibilité sexuelle, une certaine manière d’intervertir en soi-même le masculin et le féminin. L’homosexualité est apparue comme une des figures de la sexualité lorsqu’elle a été rabattue de la pratique de la sodomie sur une sorte d’androgynie intérieure, un hermaphrodisme de l’âme. Le sodomite était un relaps, l’homosexuel est maintenant une espèce ».

Sur cette catégorie désormais constituée d’individus à part, unis par le fait qu’on leur attribue un même « mal », le discours médical est divers, invoquant diverses causes (la génétique, l’éducation, etc.) et proposant toutes sortes de remèdes avec plus ou moins d’hostilité envers la chose. Après quelques décennies d’études sur le sujet (et notamment les théories freudiennes qui passent par là), voilà l’entièreté de la société convaincue que l’humanité se divise en deux : les homosexuels d’un côté, et les gens normaux de l’autre.

Le point commun de toute cette littérature, c’est une confiance assez incroyable dans l’universalité des modèles de l’attraction sexuelle ainsi développés : non seulement la société se divise en homo- et hétérosexuels, mais toutes les sociétés, de toutes les époques, se sont divisées ainsi, même celles n’étant pas au courant de cette subdivision.

Cette prétention à de quoi glacer et faire sourire, selon comme l’on prends la chose. Ainsi, l’éminent médecin psychiatre André Morali-Daninos écrit en 1963, à propos des pratiques homosexuelles et du « travestisme » des empereurs romains : « Il est clair que cette sexualité pathologique s’étale plus ou moins au vu et au su de tout le monde ». Et le voilà de s’étonner : « la tolérance de l’opinion publique à ces conduites est un phénomène psychosocial fort curieux, dont l’explication n’est pas encore complète » (Histoire des relations sexuelles, Que Sais-Je ?, 1963).

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Partant de là, voici les historiens qui se disputent pour savoir, par exemple, si Richard Cœur-de-lion était homosexuel, en raison de son amour tendre, jeune homme, avec Philippe II Auguste et sa pratique mal dissimulée de la sodomie.

Persistance rétinienne de l’orientation sexuelle

Comme l’explique le sociologue américain David F. Greenberg dans The Construction of Homosexuality (1988), l’orientation sexuelle, en tant que concept, est un héritage des épisodes les plus déplorables de l’académisme occidental, fruit d’une théorie un peu délirante de la pré-psychanalyse et d’un sérieux manque de recul épistémique, qui correspondait aux préjugés moraux et politiques de son époque et qui s’est popularisée grâce à la marginalisation, la persécution puis les tentatives d’extermination de ceux et celles que l’on a désigné comme de la mauvaise orientation.

Est-ce à dire que l’homosexualité n’existe pas ? Ce n’est pas ainsi que les questions se posent en science. Comme nous l’avons vu dans notre article sur les planètes, on peut toujours définir quelque chose et l’appeler « homosexualité », en fonction de nos besoins de recherche. Ce qui est sûr, c’est que la théorie psychologique de l’inversion sexuelle sur laquelle se fondait l’idée d’orientation sexuelle ne repose sur aucune base scientifique solide. Comme le dit le psychiatre Malik Bricki, auteur d’une thèse sur la « dépsychiatrisation » de l’homosexualité parue en 2009, « quelques cas cliniques isolés et des théories qui n’avaient rien d’empirique ont servi de paradigme scientifique aux psychiatres pendant plus d’un siècle ».

L’histoire des sciences de la sexualité n’est, à partir de la Seconde Guerre Mondiale, qu’une longue remise en question de ces catégories de pensée obscurantistes par le milieu universitaire, et une meilleure compréhension de comment appréhender la sexualité en-dehors de ce paradigme.

Une telle entreprise ne peut qu’être longue : le concept, malgré son origine douteuse, devient cohérent et scientifiquement pertinent dans une société où tous les membres ont été influencés par ces catégories pour construire leur vision de la sexualité, leur rapport au désir, au plaisir, à leurs corps et à ceux des autres. Ces catégories, bien que fondées sur une théorie fausse, ont influencé profondément à la fois le travail scientifique sur la sexualité et la sexualité elle-même, les rendant effectivement opérantes dans le concret : c’est ce que le sociologue Robert K. Merton appelle l’effet de prédiction auto-réalisatrice des structures sociales.

S’il en sort lentement, le discours universitaire sort tout de même, pas à pas, de ces catégories. D’abord, les rapports Kinsey, du zoologiste éponyme, introduisent en 1948 l’idée de bisexualité, puisqu’il place ses sujets d’études sur une échelle allant de 0 à 6 « entre l’homosexualité et l’hétérosexualité » (quoi que ça veuille dire en pratique), échelle assez arbitraire à but d’études statistiques, et qui donne le (célèbre) schéma ci-dessous, que tout le monde reprend sans se demander ce qu’il veut dire exactement.

En réalité, Kinsey, bien qu’il tente de sortir du carcan binaire homo/hétérosexuel et défende l’idée que la sexualité des individus évolue au fil du temps, n’arrive pas encore à se défaire du préjugé selon lequel l’attirance envers les hommes est incompatible avec l’attirance envers les femmes (bien que ses propres observations lui montrent l’inverse), ce qui lui fait mettre les bisexuels entre les deux sur un axe, comme si un homme bisexuel était à la fois moins bien attiré par les femmes qu’un homme hétérosexuel et moins bien attiré par les hommes qu’un homosexuel.

Dans les années 60-70, les sciences sociales en plein essor s’emparent de la question, et remettent en question violemment un certain nombre de préjugés scientifiques. Le mouvement universitaire et politique de l’antipsychiatrie réfute la validité scientifique des travaux du domaine et combats politiquement ses méthodes répressives et violentes (électrochocs, enfermement, etc.), critique leur pertinence thérapeutique et met en lumière leur rôle de contrôle social. Les textes d’Erwing Goffman (sans doute le sociologue américain le plus influent du XXème siècle, qui fût à la fois président l’American Association for the Abolition of Involuntary Mental Hospitalization) ou de Michel Foucault (dont nous avons déjà parlé) bousculent les discours des institutions psychiatriques. Dans le même temps, les lobbys LGBT prennent de l’essor (eux aussi intellectuellement inspirés par Foucault, homosexuel lui-même et qui élabore des théories d’activisme qui inspireront les mouvements gays puis queer) et s’investissent en politique pour obtenir la déclassification de l’homosexualité de la liste des maladies mentales (en 1973 aux États-Unis, et jusqu’en 1992 pour l’OMS).

Si cette déclassification s’obtient dans des conditions houleuses et par des décisions extrêmement politisées (comme le relate Slate), la notion d’orientation sexuelle n’est pour autant pas remise en question immédiatement : l’homosexualité passe de maladie à « différence » qu’il ne s’agit plus de combattre mais de tolérer, de faire accepter. Le discours politique et moral évolue mais le discours scientifique qui le sous-tend reste fondamentalement le même.

Sémantique de la frontière

Ainsi, à la question « Pourquoi y a-t’il des homosexuels ? », les sciences sociales répondent, avant tout : parce qu’il y a une norme hétérosexuelle. C’est parce que, à partir du XIXème siècle, la transgression d’un certain nombre de règles sociales et morales est sanctionnée par l’assignation à une catégorie à part d’individus que cette catégorie existe et que chacun, qu’il en fasse partie ou non, se définit par rapport à elle.

Du coup, qu’est-ce qui fait que quelqu’un sera homosexuel ? Sans l’hypothèse d’une orientation sexuelle qui, à un quelconque stade du développement, serait inversée, la question devient éminemment plus complexe. Si l’homosexualité est, avant tout, la transgression d’une norme, il n’est pas dit du tout que tous les transgresseurs transgressent forcément pour la même raison ou guidés par une cause unique.

En fait, ce qui rends la chose encore pire, c’est que l’objet même d’étude devient mouvant : il n’est pas dit du tout que l’homosexualité, même en tant qu’ensemble de pratiques sexuelles, avant même de parler des formes du désir, corresponde à un ensemble bien précis et délimité. Est-ce que deux hommes qui prennent plaisir à se tenir la main sont homosexuels ? Car c’est une forme de tendresse tout à fait courante dans la culture indienne.

Cette année, la chercheuse en sciences du langage Noémie Marignier a publié une étude sur les forums de jeuxvideos.com, et sur comment les mêmes pratiques sexuelles pouvaient y être qualifiées d’homosexuelles ou d’hétérosexuelles. Et un internaute qui, après une fellation à un ami, partage son trouble (orthographe originale) : « on regardait la télé, et on a voulu délirer, pour moi c’était juste de l’amitié, je lui faisais juste plaisir, mais là il m’envoie des messages ou il me dit « tu suce bien petite salope, on recommence quand tu veux » meme si je suis flatter, j’ai pas envie qu’on me prenne pour un gay, c’est pas du tout ça, c’est juste amical pour moi ».

Des discussions y tournent autour de règles de délimitations de l’homosexualité, comme « c’est connu que si y’a pas de contact couilles à couilles + pas de contact visuel c’est pas gay ! » ou « tant que tu l’embrasses pas et que tu lui touche pas les couilles ça va, faut pas que y est d’amour ou de petites affections qui te feraient passer pour une lopette ». Des discussions rendues encore plus floue par la pratique du trollage qui empêche de savoir quel interlocuteur est sérieux et quel interlocuteur ne l’est pas.

La chercheuse y montre que ces forums présentent des caractéristiques permettant l’apparition de « paniques homosexuelles », c’est-à-dire des situations où les acteurs impliqués, tout en étant convaincu de l’existence d’une frontière infranchissable entre homosexualité et hétérosexualité, ne savent plus déterminer si leurs pratiques, leurs désirs ou leurs personnalités mêmes appartiennent à la première ou la seconde catégorie.

Sociologie de la déviance

Bref, l’étude des causes de l’homosexualité (en tant que phénomène social), c’est-à-dire de pourquoi et comment quelqu’un en vient à s’étiqueter ou à être étiqueté comme homosexuel, sort de la question individuelle (d’où viennent ses désirs) et s’intègrent dans la question plus générale de la sociologie de la déviance, et ce, depuis les débuts de la discipline.

En 1963 paraît Outsiders, de Howard S. Becker, un ouvrage encore considéré aujourd’hui comme un des classiques de la sociologie américaine et de la sociologie de la déviance. Il pose un certain nombre de principes méthodologiques qui guident l’étude dite interactionniste de la déviance.

Becker explique que l’installation dans une conduite jugée déviante (cela vaut pour la consommation de marijuana, la pratique du BDSM ou l’homosexualité) est un processus long. Ce processus passe par un certain nombre d’étapes nécessaires pour poursuivre cette carrière déviante, depuis la première tentation jusqu’à la reconnaissance publique de cette déviance, et le franchissement de chaque étape a ses causes en soi, non seulement des causes positives (pourquoi l’individu a souhaité et pu franchir cette étape ?) mais aussi des causes négatives (pourquoi la norme sociale n’a pas dissuadé l’individu de franchir cette étape ?).

Bref, pour Becker, se demander « qu’est-ce qui fait que quelqu’un sera homosexuel ? » revient à se poser bien plus d’une question, chacune d’entre elles appelant diverses réponses impliquant à la fois les dispositions particulières de l’individu et la manière dont ces dispositions interagissent avec son environnement, et possède le même niveau de complexité que se demander ce qui fait que quelqu’un consomme de la marijuana ou s’habille en gothique (je vous laisse des extraits in extenso en fin de texte, ce livre est vraiment excellent).

Évolutionnisme post-freudien

Quelques décennies plus tard, même la puissante Association Américaine de Psychologie (APA) ne définit plus, sur son site, l’orientation sexuelle comme une caractéristique essentielle de l’individu : « On parle souvent de l’orientation sexuelle comme s’il s’agissait seulement d’une caractéristique d’un individu, comme le sexe biologique, l’identité de genre ou l’âge. Cette perspective est incomplète parce que l’orientation sexuelle est définie en terme de relations aux autres. […] Ainsi, l’orientation sexuelle n’est pas seulement une caractéristique personnelle intrinsèque à l’individu. L’orientation sexuelle de quelqu’un définit plutôt le groupe de gens dans lequel il pourra le mieux trouver les relations romantiques satisfaisantes et enrichissantes qui sont, pour beaucoup de gens, des composantes essentielles de l’identité personnelle ».

Vous comprendrez, du coup, combien le discours essentialiste d’un Jacques Balthazart ou d’un Acermendax peut laisser perplexe, tant il semble anachronique. Il s’intègre, au final, dans un mouvement de fond plus général qui voit la biologie s’emparer des questions liées à la sexualité humaine et aux différences entre les sexes, au moment où la psychiatrie et la psychologie commençaient à les abandonner à la sociologie.

C’est donc le retour de la théorie de l’inversion et du concept d’orientation sexuelle,  mais cette fois-ci sous une forme biologique, cette inversion se déroulant maintenant à un stade prénatal du développement humain plutôt qu’à un stade postnatal.

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De manière assez ironique, les tenants de cette théorie semblent n’avoir que rarement conscience de la parenté entre les idées qu’ils défendent et celles qu’ils s’imaginent combattre : Acermendax comme Balthazart réservent leurs attaques les plus virulentes à la psychanalyse et et la psychiatrie (c’est le cas dans cet article très récemment posté par Mendax), sans paraître se rendre compte qu’ils en partagent la majorité des postulats : l’idée d’une orientation hétérosexuelle naturelle chez l’humain, et d’une orientation homosexuelle résultat d’une incomplétude du processus de masculinisation. Ce qui les amène à se poser des questions fascinantes, comme se demander pourquoi, malgré les mécanismes de la sélection naturelle, cette fameuse orientation sexuelle continue de s’inverser « biologiquement » chez certains individus.

Les voici en plein dans ce que les marxistes et les structuralistes appellent l’idéologie dominante, et dont la théorie de l’inversion est un exemple flagrant : c’est une idée qu’ils ne perçoivent pas comme idée, une croyance qu’ils n’ont même pas conscience d’avoir. Or leur inconscience (volontaire ou non) de comment leurs idées s’inscrivent dans le champ universitaire a des conséquences graves, d’un point de vue scientifique et d’un point de vue politique.

D’un point de vue scientifique, elle les conduit à refaire les erreurs méthodologiques majeures des psychiatres du XIXème siècle :  accepter l’existence de ce mécanisme de l’inversion de l’orientation sexuelle comme acquis, et se poser la question de son fonctionnement exact sans ressentir le besoin de démontrer qu’il existe, par exemple. Ou encore, considérer l’homosexualité comme un tout homogène, qui unirait pratiques, désirs, fantasmes, identité, sans ressentir le besoin de définir précisément ce terme, ce qui les amène à mélanger les statistiques sur les pratiques sexuelles avec des études menées sur des gens s’identifiant homosexuels et des expériences sur les souris. Enfin, ignorer complètement la bisexualité en la considérant comme « entre homosexualité et hétérosexualité » sans plus d’explications.

D’un point de vue politique, elles les amène à défendre l’idée absurde que leur thèse peut mener à une meilleure acceptation de l’homosexualité. Selon eux, admettre que l’homosexualité est « causée » par des facteurs biologiques prénataux reviendrait à admettre que l’homosexualité n’est pas une maladie mais une simple variation du vivant. C’est oublier un peu vite que la trisomie 21 est aussi causée par des facteurs biologiques prénataux et que ça n’empêche personne de la considérer comme une maladie. C’est faire, encore une fois, la même erreur que la psychanalyse : Sigmund Freud déjà disait que l’homosexualité n’était qu’un développement différent de la sexualité humaine et qu’elle ne devait pas être considérée comme pathologique, ce qui n’a empêché personne d’utiliser ses études pour le faire (voir Slate).

Une erreur d’autant plus étonnante que des signes évidents devraient pouvoir leur permettre de se rendre compte de la porosité entre leurs propos et la pathologisation de l’homosexualité. Dans notre précédent article, nous parlions d’une lettre ouverte de Jacques Balthazart. En premier commentaire sous cette lettre, un co-auteur italien de Balthazart croit essentiel de rajouter qu’il « voit personnellement l’homosexualité, non comme une alternative biologique à l’hétérosexualité, mais comme un handicap biologique ».

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Trois commentaires plus bas, Acermendax invite publiquement Jacques Balthazart à participer à son émission. C’est une coïncidence, mais elle est glaçante.

Si Balthazart comme Acermendax accusent leurs critiques d’être motivés par l’idéologie, il est vrai qu’il s’agit là d’une opposition scientifique intrinsèquement liée à des questionnements politiques, mais dont il n’est pas sûr qu’ils comprennent bien les enjeux. D’un côté, les héritiers de l’antipsychiatrie contestent l’idée que l’hétérosexualité moderne soit le comportement sexuel « normal » de l’humain. De l’autre, les tenants d’une nouvelle théorie de l’inversion maintiennent la croyance dans cette normalité en faisant des homosexuels une anomalie, leur assignant une place dans ce que l’anthropologue américain Clifford Geertz appelait la « carte de la réalité sociale problématique » (voir le chapître 6 de Sous-culture, de Dick Hebdige, pour aller plus loin), peu importe que ce discours marginalisant (au sens propre) soit hostile ou non.

L’ironie vient quand les tenants invoquent la lutte contre la psychanalyse et les thérapies de conversion pour justifier politiquement leurs positionnements, face au vilain « courant idéologique » qui est à l’origine de la sortie de l’homosexualité des listes des maladies mentales.

Neurobiologie des préférences

Car d’un autre côté, le mouvement de sortie des préjugés de l’inversion sexuelle se poursuit également au sein de la biologie. Au Quebec, les neuropsychologues Pierre Langis et Bernard Germain se demandent dans La Sexualité humaine si l’usage du concept d’orientation sexuelle ne serait pas plutôt un obstacle à la recherche qu’autre chose.

En France, Serge Wunsch, neurobiologiste et spécialiste de la psychologie sexuelle, tient le même discours. Il a publié plusieurs articles mettant en évidence l’importance de l’apprentissage dans le comportement sexuel humain, dans la sexualité en général comme dans le cas spécifique des préférences sexuelles, concept plus heuristique et qu’il préfère à celui d’orientation.

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Jacques Balthazart est un spécialiste reconnu du contrôle hormonal du comportement sexuel chez les rongeurs. Et il est vrai que, chez ces animaux, il existe quelque chose qui correspond à un instinct sexuel et une orientation sexuelle que l’on peut inverser hormonalement. Wunsch recense dans son article l’ensemble des recherches montrant pourquoi ces mécanismes-là sont alterés chez les mammifères, plus encore chez les hominidés et plus encore chez l’homme. Nous ne sommes plus excités par des phéromones, mais des caractéristiques physiques, des situations, des pratiques que nous apprenons à trouver excitantes.

« Le concept d’orientation sexuelle permet-il d’expliquer fidèlement la dynamique complexe de la sexualité humaine ? Car en effet, on observe qu’en plus (ou à la place ?) d’une orientation sexuelle, chaque personne a des préférences pour des caractéristiques particulières. Contrairement par exemple aux insectes, chaque hominidé femelle n’attire (et n’est pas attiré) pas tous les mâles, et inversement.« 

Témoignage de répulsion

Je me permets ici une incise : à titre personnel, je trouve encore que le concept de préférences sexuelles est encore trop réducteur, en tout cas pour comprendre l’orientation sexuelle. Prenons mon cas : je suis hétérosexuel. Je suis effectivement attiré sexuellement par un certain nombre de femmes, et je ne suis pas attiré par d’autres. Il y a un certain nombre de femmes par lesquelles je ne suis pas attiré, mais leur corps ne me repousse pas pour autant. Il ne me serait pas désagréable d’avoir des rapports sexuels avec elles, l’expérience pourrait même être plaisante.

Ce n’est pas du tout ce que je ressens pour un homme. Je n’ai pas une absence d’attirance envers les corps masculins, mais une réaction de l’ordre de la répulsion – du moins la répulsion à l’idée de contacts intimes, réaction que le modèle de préférence sexuelle échoue à prendre en compte, d’autant que la répulsion et l’attirance ne sont pas des phénomènes contradictoires. Sans préjuger de ce que ressente les autres hommes hétérosexuels, il me semble que cette répulsion pour les corps masculins fait partie intégralement de ce qu’on appelle l’hétérosexualité masculine, et toute théorie sur les pratiques et attirances sexuelles et leur origine se devrait de le prendre en compte.

D’abord parce que ça permettrait de fournir un certain nombre d’hypothèses assez convaincantes sur la différence de prévalence entre homosexualité masculine et féminine

Car dire que l’homosexualité ou l’hétérosexualité sont des orientations sexuelles d’origine biologique, c’est dire qu’il y a un mécanisme biologique spécifique pour dégoûter les hommes des contacts intimes avec les autres corps masculins, et les femmes des contacts intimes avec les autres corps féminins, et je serai curieux d’en connaître, par exemple, l’intérêt évolutif.

Les croyances biologistes

Si Balthazart et Acermendax présentent la controverse à laquelle ils prennent part comme opposant, d’une part, biologistes et idéologues, ce n’est absolument pas le cas. La controverse est interne à la biologie, entre les spécialistes de l’étude de la sexualité humaine, et ceux qui sortent de leur domaine de recherche pour venir (mal) plaquer sur les humains leur connaissance de la biologie animale.

La controverse n’est pas non plus entre déterminismes biologiques et déterminismes sociaux, la question n’est absolument pas là. Comme l’explique le blog Ce n’est qu’une théorie…, tenu par une biologiste, dans un article sur l’inné et l’acquis, la question n’est pas de savoir quelle part de la causalité est biologique et quelle part est sociale, mais comment les causes biologiques et sociales s’imbriquent.

La question n’est pas de savoir si nos gènes sont impliqués dans nos comportements : ils le sont. Tout le temps. La question est de savoir comment ces gènes sont impliqués, et si l’homosexualité et l’hétérosexualité est la résultante d’une action directe de nos gènes sur nos désirs et nos répulsions, ou s’ils participent à déterminer nos expériences en influençant de mille manières nos comportements ou la façon dont nous sommes perçus par autrui, ce qui en retour influence notre désir.

Par exemple, la présence de loci génétiques qui seraient corrélés à l’homosexualité peut s’expliquer par le fait que ces gènes jouent un rôle dans un mécanisme d’inversion de l’orientation sexuelle, ou par le fait qu’ils puissent jouer un rôle dans l’une des différentes étapes de la carrière homosexuelle dont parle Becker : peut-être jouent-ils sur l’acquisition ou la non-acquisition de normes sociales sur l’intime, le désir ou le dégoût, sur la faculté à faire primer l’expression de ses désirs sur la conformité sociale, ou même sur une propension plus directe à la non-conformité, ou sur le fait d’être considéré comme attirant par rapport aux les normes en vigueur chez les homosexuels d’une communauté donnée, ou peut-être est-ce corrélé avec l’appartenance à un groupe social ou ethnique plus tolérant avec les relations homosexuelles… De manière générale, on peut trouver des locus génétiques corrélés à à peu près tous les comportements, depuis le fait d’aimer le riz au fait d’aller en prison, et ça fait longtemps qu’on a compris que ça ne voulait pas forcément dire qu’il y avait un déterminisme biologique direct.

Quant à la corrélation entre l’homosexualité masculine et le nombre de grands frères, outre qu’elle semble incompatible avec l’idée d’un taux d’homosexualité relativement égal dans toutes les sociétés, elle peut tout aussi bien s’expliquer par le fait que grandir avec des grands frères implique un rapport différent au corps masculin, plus familier, et donc, peut-être, plus facilement objet de désir (ce n’est qu’une hypothèse, mais elle mérite d’être étudiée, d’autant qu’elle est beaucoup plus simple et plus crédible que la délirante hypothèse évolutionniste d’un mécanisme compliqué de régulation du nombre de mâles reproducteurs).

Pour finir, la controverse est entre les tenants d’un mécanisme humain d’orientation sexuelle qui s’inverserait chez certaines personnes et ceux qui attendent de voir des preuves concrètes de son existence, et qui en attendant considèrent que le fait de s’inscrire dans des conduites ou une identité homosexuelle n’est pas plus lié à un mécanisme déclencheur prénatal binaire que le fait de devenir fumeur de marijuana, fan de Johny Hallyday, végétarien ou amateur d’art contemporain.

Bien sûr, l’absence d’un tel mécanisme n’est pas démontrable et, comme tous les tenants, Balthazart pourra toujours cacher le vide de ses démonstrations derrière l’idée d’un « faisceau d’indices convaincants », peu importe qu’ils soient individuellement bancals, méthodologiquement douteux ou collectivement disparates.

Il est d’autant plus difficile de démontrer l’absence d’un tel mécanisme que, Balthazart le dit lui-même, il n’est pas forcément corrélé aux pratiques réelles ou aux désirs exprimés des individus. Pas forcément corrélé aux pratiques réelles, puisqu’il y a, pour lui, des gens qui ne sont pas « biologiquement homosexuels » mais qui choisissent de vivre comme tels, ou des gens qui sont « biologiquement bisexuels » mais qui ne s’en rendent pas compte (beaucoup, même, vraiment beaucoup, puisque Balthazart nous explique dans son livre que, quoi que ça veuille dire, « au niveau génital, la plupart des femmes seraient en fait bisexuelles », indépendamment de leurs « déclarations verbales d’attraction sexuelle »).

Confusion

Peut-être qu’un jour, Acermendax, Balthazart ou n’importe quel autre zoologiste réussira à la surprise générale à démontrer l’existence d’un tel mécanisme chez l’humain. En attendant, ils ont bien évidemment le droit de défendre leur thèse. Je préfèrerai qu’ils le fasse avec des arguments justes, sans prétendre qu’il n’y a pas de théorie alternative et sans laisser entendre qu’elle correspond au consensus scientifique anglo-saxon, mais ils en ont le droit.

Ils ont même le droit de croire ou de prétendre que leur thèse fait du bien à la cause homosexuelle, et que s’ils se mangent des insultes de la part des défenseurs de cette cause, c’est que ce sont des imbéciles qui ne comprennent pas la nature de leurs recherche.

Néanmoins, j’aimerai voir dans ce live, a minima, une certaine clarté sur la nature de la thèse défendue par nos biologistes. Qu’ils se rendent compte et/ou assument que, quand ils disent que « l’homosexualité est déterminée biologiquement », ils disent en fait « il y a une orientation sexuelle chez l’humain, naturellement hétérosexuelle, elle s’inverse chez certaines personnes, et les causes de cette inversion sont biologiques ».

Car c’est là leur vraie thèse, et il n’y a rien de plus manipulateur, ou de plus manipulé, que quelqu’un de confus sur la nature exacte de la thèse qu’il est en train de défendre.


Sur le même sujet :

Je vous laisse avec cet extrait d’Outsiders, de Howard S. Becker. En attendant, sachez que j’ai toujours une page Tipeee pour celleux qui apprécient mon travail et qui voudraient me voir le poursuivre.


« Remarquons d’abord que presque toutes les recherches sur la déviance traitent d’un même type de question, qui découle du point de vue pathologique adopté sur celle-ci : ces recherches tentent de découvrir « l’étiologie » du « mal », autrement dit les causes d’un comportement indésirable.
L’instrument typique de cette investigation est l’analyse multivariée. Or, comme c’est toujours le cas dans les sciences sociales, les techniques et les instruments utilisés dans une recherche engagent une théorie en même temps qu’une méthodologie. L’analyse multivariée présuppose (même si ses utilisateurs se montrent éventuellement plus avisés dans la pratique) que tous les facteurs qui contribuent à produire le phénomène étudié agissent simultanément ; elle cherche à découvrir la variable, ou la combinaison de variable, qui « prédira » le mieux le comportement étudié. Par exemple, dans une étude de la délinquance juvénile, on s’efforcera de découvrir si c’est le quotient intellectuel de l’enfant, le quartier où il vit, la désunion de son foyer, ou telle combinaison de ces facteurs, qui rend compte de sa délinquance.
Mais en réalité toutes les causes n’agissent pas au même moment : il nous faut donc un modèle qui prenne en compte le fait que les modes de comportement se développent selon une séquence ordonnée. Nous verrons plus loin que, pour rendre compte de la consommation de marijuana […], il faut des types différents d’explication pour analyser comment une personne se trouve en situation de se procurer facilement de la marijuana, pourquoi, une fois dans cette situation, cette personne veut faire elle-même l’expérience de la drogue, et enfin pourquoi, ayant fait cette expérience, elle continue à en consommer. En un sens, chacune de ces explications renvoie à une cause de ce comportement, puisque personne ne peut devenir fumeur régulier de marijuana sans être passé par chacune des phases. […]
Un concept utile pour construire des modèles séquentiels de divers types est celui de carrière. Mais [l’utilisation de ce concept] ne devrait pas conduire à s’intéresser uniquement aux individus qui suivent une déviance de plus en plus affirmée […]. Il faudrait aussi prendre en compte ceux qui entretiennent avec la déviance des rapports plus éphémères […]. C’est ainsi, par exemple, que l’étude des jeunes délinquants qui ne continuent pas dans cette voie à l’âge adulte nous en apprendrait peut-être d’avantage encore que l’étude de ceux qui s’enfoncent dans la délinquance. »

11 réflexions sur « Homosexualité : Quand Freud fait de la biologie »

  1. […] Ceci étant posé, qu’est-ce que « la domination masculine est naturelle » pourrait vouloir dire ? Je suppose que quand on dit cela, on fait appel en chacun de nous à un fatalisme qui irait contre l’idée que ce nous faisons pourrait renverser la tendance. Donc qu’il y a une vanité à renverser un ordre immuable. C’est un exemple parfait de « naturalisme » : un ordre politique des choses serait justifié par les lois de la nature. Mais qu’implique une telle affirmation ? La domination n’est pas un concept simple et on ne peut pas facilement ordonner dans une définition synthétique l’ensemble des manifestations de la domination. Ici comme ailleurs, on devrait parler « des » dominations et entendre la domination comme un concept heuristique et non pas simplement descriptif. Le concept de « domination » est un concept relationnel, contrairement au concept « avoir des pattes ». Quand je dis que « les chevaux ont quatre pattes », les chevaux sont tous comparables et les pattes sont reconnaissables. Mais dis-je quelque chose de similaire quand je dis « les hommes dominent les femmes » ? D’abord, il n’est pas bien certain que nous sachions ce qu’est, en général, « un homme » ou « une femme » et si nous pouvons toujours poser des définitions du style « est une femme l’être humain qui possède un vagin », il n’est pas dit que cette caractéristique recoupe toutes les définitions de « femme » qui sont données dans des cultures très diverses. Ou bien cette définition sera insuffisante (pour être une femme il faut par exemple être passé par certains rituels), ou bien cette définition sera excessive (pour être une femme, avoir un vagin n’est pas nécessaire), ou bien elle sera même non-pertinente par exemple parce que le genre n’est pas une relation pertinente pour lire certaines sociétés (je renvoie ici au très bel article de Oyeronke Oyewumi). Cette dernière restriction est importante, parce qu’il se pourrait que certains rapports sociaux existent même s’ils ne sont pas perçus ou thématisés. Par exemple les femmes pourraient être dominées sans que le groupe social des femmes n’apparaisse comme tel. Par exemple parce que les femmes posséderaient « une nature » particulière qui les prédisposerait à être dominées. Du coup, la domination trouverait son origine non pas dans une relation construite mais dans une nature donnée qui impliquerait ensuite des relations toujours répétées. Ce qu’il faudrait repérer c’est alors des invariants dans les relations hommes-femmes. Malheureusement, il est très difficile de dire a priori ce qu’est une relation homme-femme car les deux termes de la relation ne sont pas évidents. On se retrouve alors avec une disjonction entre « ce qu’il faut observer » et « ce qu’est l’invariance ». « Ce qu’il faut observer » c’est une relation entre des individus dont les uns sont des hommes et les autres sont des femmes, mais il est difficile d’abstraire la relation de son contenu « social » car les catégories « femmes » et « hommes » ne sont pas fixes, et on ne peut pas ignorer qu’une bonne part de cette relation est construite sur la perception que chacun a du « genre » de son interlocuteur. De ce point de vue, l’expérience de la transition est une source majeure d’information : Julia Serano montre par exemple dans son Manifeste d’une femme trans combien le regard et les actes des autres ont changé du tout au tout à partir du moment où elle a été perçue comme une femme. Les expériences des femmes et des hommes trans sont de ce point de vue extrêmement importantes car elles montrent que la domination (ou au moins les réactions différentielles selon le genre) ne peut pas faire l’économie d’une étude des relations de genre comme étant construites. Peut-être y a-t-il des tendances en ce qui concerne les préférences, les caractères, les personnalités en fonction du sexe (même si pour l’instant rien de définitif n’a été produit, du moins si l’on suit Odile Fillod, Rebecca Jordan-Young et bien d’autres) mais il y a un aspect environnemental et une co-construction des rapports de genre qu’on ne peut pas éluder (et qu’oublient tous ceux qui cherchent sans plus des essences des préférences sexuelles). […]

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    1. Je suis au courant, même si je ne suis pas rentré en détail dans le texte. Malheureusement, ce résultat ne suffit pas à caractériser le phénomène comme biologique : les familles recomposées n’ont pas forcément le même environnement éducationnel et psychosocial que les familles qui ne le sont pas.

      Mon témoignage n’est qu’anecdotique, mais j’ai été élevé avec un frère et un demi-frère, et mon rapport aux deux n’est absolument pas le même – ne serait-ce que parce que j’ai rencontré l’un des deux à neuf ans. Je ne pense pas être une exception, et si mon témoignage ne prouve rien, il illustre le fait que ce résultat ne suffit pas à se convaincre d’un déterminisme biologique (sans pour autant l’exclure).

      Merci pour la source, néanmoins, que je n’avais pas et qui est intéressante.

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      1. En fait ce qui me gêne c’est que le recours à l’histoire ne me paraît pas suffisant pour démontrer que nos catégories contemporaines sont illusoires. Prenons le concept de race : les romains n’avait pas de concept de « race noire », « race blanche » ou de concept de race tout court à vrai dire. Est-ce à dire que le fait d’être catégorisé comme noir aujourd’hui n’a rien à voir avec la biologie? Au contraire : on peut prédire la catégorie raciale où tombe une personne à partir de son génome avec une précision assez bonne. Pourtant la race reste une construction sociale qui n’a pas de justification scientifique correcte. C’est une construction sociale oui, mais construite avec des briques de biologie, que l’on pourrait certes agencer différemment ou bien ne pas construire du tout.

        Aussi ce n’est pas parce que les autres époques n’ont pas jugé bon de découper la sexualité entre homosexualité et hétérosexualité que cette distinction est forcément fausse ou bien n’a de réalité que dans l’époque qui l’a produite. Peut-être qu’il y avait des hommes romains qui couchaient exclusivement avec d’autres hommes mais que ce fait, n’ayant aux yeux des romains rien de remarquable, n’a jamais été remarqué ou enregistré dans leurs écrits.

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      2. L’histoire, ici, ne démontre rien, elle permets de remettre en cause nos certitudes et de « dénaturaliser » l’idée d’orientation sexuelle, lui ôter l’illusion que nous pourrions avoir de l’évidence de son universalité.

        Ce n’est pas que ces catégories sont « illusoires » ou « fausses », une catégorie ne peut pas être « vraie » ou « fausse » (voir l’article « l’exemple de pluton »).

        Ce qui peut être vrai ou faux, c’est la théorie de l’inversion qui accompagne le concept d’orientation sexuelle. Evidemment, je ne prouve pas que cette théorie est fausse : je ne peux pas, et ce n’est pas à moi de le faire. C’est aux défenseurs de cette théorie de prouver qu’elle est juste, pas l’inverse.

        Ici, la « catégorisation » des orientations sexuelles est différente des catégorisations raciales. Il est vraies que les catégories raciales sont basées sur des critères biologiques, bien que cette critérisation soit arbitraire et politique. Mais ici, ce n’est même pas le cas : un biologiste racialiste peut, si je lui amène un humain, me dire dans quelle race il le classe. Si j’amène un humain chez Balthazart, il ne saura pas me dire s’il est « biologiquement » homosexuel, hétérosexuel ou bisexuel.

        Il y avait des romains qui ne couchaient qu’avec d’autres hommes – et ce, pour plein de raisons différentes. Mais, j’en suis sûr, la plupart ne compteraient pas comme « homosexuel » tel que Balthazart l’entends.

        Ici, on a pas seulement affaire à une construction sociale, mais carrément à une croyance : cette « orientation sexuelle » qui existerait chez l’humain, ses défenseurs sont incapable de dire à quoi elle est censée ressembler ou comment ils la définissent précisément – mais il sont néanmoins convaincus de son existence.

        Comme face à toute croyance, on ne peut pas démontrer l’inexistence de ce en quoi ils croient. juste montrer que ce qu’ils pensent être des arguments scientifiques n’en sont pas.

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  2. Merci pour cet article !
    J’avais écouté une conférence du monsieur, et je me rends compte que j’avais été plutôt convaincu, mais pour les mauvaises raisons … Je me sens bête de m’être fait avoir par des corrélations ! Surtout ayant moi-même suivi une formation d’écologie évolutive …
    Par contre je n’ai pas bien compris le paragraphe sous le graphe de Kinsey :
    « comme si un homme bisexuel était à la fois moins bien attiré par les femmes qu’un homme hétérosexuel et moins bien attiré par les hommes qu’un homosexuel. »
    Qu’entends-tu par « moins bien » ?

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    1. Rien de précis, justement : placer la bisexualité « entre » homosexualité et hétérosexualité ne veut rien dire.
      Mais merci pour le retour : ça fait chaud au cœur 🙂

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  3. Excellent article qui me permet de bien cerner la thématique : en gros, le noeud principal du débat, c’est d’abord et avant tout le fait que les concepts « homo/hétérosexualité » soient issus d’un mode de pensée assez peu conscient de son propre rapport au monde et aux normes et que ces concepts n’ont de sens que parce que nous les considérons comme auto-évidents, ce qui ne serait pas le cas partout ou tout le temps.
    Attention, petit contresens dans la traduction du commentaire sur la capture d’écran Facebook, tu as remplacé « hétérosexualité » par « homosexualité. »
     » voit personnellement l’homosexualité, non comme une alternative biologique à l’homosexualité, mais comme un handicap biologique. »

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