Expérience : le Marathon Chez Soi

Ce week-end, nous nous sommes rassemblé·es à six dans notre salon pour une expérience inédite : lire un livre en entier, à haute voix et en se relayant. Faire de la lecture, usuellement solitaire, une expérience collective. Nous avions prévu thé, coussins et plaids, car nous voulions une expérience confortable et douce. Comme livre, nous avons choisi « Chez Soi. Une odyssée de l’espace domestique », le dernier essai de la journaliste Mona Chollet, dont le thème semblait faire écho à ce que nous voulions vivre.

Ce texte est à la fois un retour d’expérience, une critique de l’ouvrage lu et une série de conseils pour qui voudrait tenter des expériences similaires.

Disclaimer : nous étions plus de femmes que d’hommes, cette expérience sera donc relatée au féminin neutre – même si, pour des raisons poétiques, je me suis permis quelques exceptions.

Les préparatifs

Nous étions six, éparpillées sur les coussins ou lovées dans des plaids sur le canapé. Nous avions du thé fumant, du houmous avec des carottes crues et du pain pour tremper dedans. L’invitation disait : « Si, comme Alienne, vous êtes du genre à aimer votre confort, vous pouvez amener de quoi nous faire un petit cocon mignon. Si, comme Charpi, vous êtes du genre remuant·e, vous pouvez amener de quoi vous occuper la bougeotte (hand spiners, casse-têtes), mais pensez aux nerfs des autres, niveau bruits répétitifs. Y a même moyen de faire des trucs créatifs (tricot, dessin, cuisine…), tant que ça ne perturbe pas la lecture collective ».

Toutes ensemble, nous allions essayer de lire un livre de plus de 300 pages, chapitre par chapitre. Juliette avait décidé de live-twitter l’évènement, et nous avons décidé de nous enregistrer sur dictaphone, sans trop savoir pourquoi, au cas où. Nous avions prévu de nous retrouver à 18 heures, la lecture commença à 19 heures 30, le temps pour les retardataires d’arriver, de papoter un peu et de s’installer confortablement. Certaines jouaient avec du sable cinétique, d’autres jouaient à des jeux sur smartphones.

J’avais choisi « Chez soi » parce que j’avais aimé les autres livres que j’avais lu de Mona Chollet (« Beauté fatale » et « La tyrannie de la réalité »), et que son travail me semblait adapté à la fois dans la forme et dans le fond : engagé et poétique, documenté sans être technique, drôle et touchant à la fois. En le récupérant chez une amie, j’avais été surpris de son épaisseur, les autres ouvrages étaient plus courts. Je ne m’attendais pas à plus de 300 pages, mais l’enthousiasme était présent tout de même.

Le livre étant découpé en chapitres, eux-mêmes découpés en sous-chapitres, nous avons fixé la règle suivante : chaque lectrice lit un sous-chapitre, puis passe à sa voisine. À chaque fin de chapitre, l’on pose la question de savoir si l’on fait une pause. Très vite, il nous fallut rajouter quelques règles : la possibilité pour la lectrice, si elle fatigue, de passer le livre à la voisine avant la fin de son texte ; la possibilité pour la lectrice de s’interrompre ou de ne pas trop se presser ; la possibilité d’interrompre la lectrice pour lui demander de répéter un passage. Bref, et c’est peut-être révélateur de quelque chose, il fallut rajouter des règles pour se permettre.

La soirée

« J’ai fomenté ce livre comme une vengeance », commence Chollet. Une revanche des casanières, toujours moquées par les baroudeurs au teint hâlés, accusées d’être fermées au monde, de s’encrasser à trop rester chez elles. Casanières nous sommes, et c’est dans la joie, le rire et l’approbation générale que nous accueillons ce premier chapitre, consacré à redorer le blason de la chose domestique, du « rester chez soi », et du même temps à dénoncer ce discours, si courant, qui voudrait que c’est en parcourant le vaste monde que l’on apprend de la vie : aux imbéciles, « l’air du dehors ne change rien », nous dit Chollet. Dans le cliché du « rat de bibliothèque » dont elle vient prendre la défense, je sens une parenté confuse avec le « geek » et le « nerd », leurs parents technophiles d’origine américaine. Chollet nous flatte avec verve et humour, nous ne boudons pas notre plaisir, et les 25 pages du premier chapitre partent en environ une heure.

Après une brève pause pour refaire du thé, le second chapitre est consacré à l’influence du numérique sur la vie intérieure : « nous ne sommes plus jamais seuls », me lit-on d’un ton grave. Les tweets de Juliette illustrent à la perfection l’ambiguïté de cette « dilatation du moi » que décrit Chollet : la difficulté croissante à être dans l’ici et le maintenant que causent les réseaux sociaux, et, en même temps, les possibilités énormes qu’offrent la technologie. Un propos qui, ainsi résumé, est certes convenu, mais sur lequel elle réussit à surprendre : les descriptions de ses manies internautiques font rire celles qui s’y reconnaissent, et ce qu’elle a à nous en dire, réflexions personnelles ou glanées dans ses lectures, est toujours pertinent, original, et nous fait écho. Les vingt pages passent en moins d’une heure, après laquelle nous discutons de notre rapport à Internet, nous parlons un peu de nos premières expériences numériques, d’avant YouTube, d’avant Google, d’avant Facebook. Quelque part, ailleurs dans le monde, Mona Chollet suit #MarathonChezSoi sur Twitter et nous envoie des smileys chaleureux.

Nous sommes de bonne humeur quand nous entamons le chapitre trois, et c’est là où nous prenons nos premières vraies claques. Chollet y décrit les difficultés croissantes que nous avons à nous loger, au fur et à mesure que les plus riches emmagasinent des patrimoines immobiliers démentiels. Elle nous parle de ces ouvriers asiatiques qui dorment dans des clapiers, du « live better, live small » de ces américains qui décident de s’installer dans des mobile-home, de ces milliardaires qui se font construire des résidences avec trois salles de bains par personne… Je pense à cet officiel de la FIFA, corrompu jusqu’aux yeux, qui avait pour son chien une suite dans la Trump Tower. Et puis elle parle de nous, citadins qui s’entassent dans des petits studios insalubres, qui dépensent les deux-tiers de leur paye dans leur loyer ou qui s’exilent en périphérie, qui s’endettent à vie pour devenir propriétaires… De plus en plus, les auditrices participent. Nous ponctuons les lectures de cris d’indignation, comme au guignol ; nous secouons les mains d’approbation, comme à Nuit Debout… Nous discutons entre les sous-chapitres, partageons des expériences, débattons de certains points. L’ambiance est tendue, électrique, nous sommes en colère.

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La magie

Après quelques chocolatines, nous entamons le chapitre 4. C’est celui qui a le plus fortement résonné en moi. Il est consacré au rapport au temps : « pour habiter, il faut du temps », nous dit-elle. Du temps pour vivre chez soi, du temps pour être au monde, du temps pour être amoureux. Du temps que le salariat nous vole, dans des proportions ahurissantes. Au milieu du chapitre, deux d’entre nous s’en vont. Le lendemain, elles travaillent.

C’est là que je commence à comprendre ce que Mona Chollet est en train de faire, ce qu’elle est en train de nous faire. Ce qu’elle dit, je le sais déjà : que la moitié des richesses du globe appartiennent à une poignée de gens qui s’enrichissent sur notre travail, que celui-ci nous bouffe du temps et de l’énergie, que de plus c’est dur de se loger, que les inégalités sont intolérables, je n’ignore rien de tout ça. Je n’ignore pas que c’est bien plus dur, bien plus injuste pour d’autres que moi. L’exploitation, l’aliénation qui est la nôtre, je sais bien qu’elle existe. Mais, et c’est là le miracle, elle nous la fait redécouvrir d’un œil neuf, nous en montre des conséquences que l’on ne soupçonnait pas, en dévoile l’ampleur, la profondeur, et surtout la dimension intime. Difficile de ne pas ressentir en soi l’aliénation, à quel point celle-ci nous colle à la peau, justement, même chez nous.

David Graeber écrivait, dans « Pour une anthropologie anarchiste », que l’anthropologie avait pour tâche de nous rendre le monde exotique, de démythifier les évidences de la rationalité occidentale. Chollet, dans ce livre, n’est pas seulement anthropologue. Elle est tour à tour poète et journaliste, naturaliste et conteuse. Naît alors en nous, à la lecture, des émotions profondes et puissantes, simplement nourries de sa manière de décrire un monde que, pourtant, nous connaissons déjà. Du même coup, elle nous ouvre les portes de ce que ce monde pourrait être, de comment pourrait-il en être autrement. Quand l’évidence cesse d’être évidente, alors des alternatives se révèlent. Elle ouvre des portes sur des ailleurs, sur des autrement.

Nous continuons jusqu’à trois heures du matin passées, où, au milieu du chapitre 5, après sept heures de lecture et 160 pages, nous allons nous coucher.

Le lendemain

Nous ne sommes plus que trois : Laura devait partir tôt. Sans l’avoir prévu, après un léger brunch, nous décidons de reprendre le chapitre 5. Il est consacré à la question ménagère, à comment nous avons appris à faire reposer sur des subalternes − les pauvres, les femmes, et surtout les femmes pauvres − l’entretien de nos lieux de vie. Chollet y raconte comment, dans notre culture, nous sommes passés de la servante-compagne à la compagne-servante.

Le chapitre 6 est consacré à la question de l’organisation sociale, et aux alternatives au foyer familial nucléaire. À trois, certaines voix se fatiguent. Moi, c’est ma capacité de concentration qui se dilue. Parfois, je décroche longuement. Je laisse mes pensées vagabonder, nourries de ce que l’on me lit, de tout ce que j’ai emmagasiné hier. J’ai noté les bases d’une dizaine de futurs articles ce week-end là.

Je regrette un peu qu’elle n’aborde pas la question du polyamour, et, de manière générale, la question des alternatives au couple monogame romantico-sexuel, question qui aurait sa place dans cette galaxie de remises en question de l’organisation domestique. De la même manière, elle ne parle pas de l’injonction à la mobilité, qui est le principal obstacle que j’ai rencontré dans ma volonté d’habiter quelque part. Cette organisation diabolique de la précarité géographique, autrefois utilisée par l’État pour mater ses fonctionnaires, prends aujourd’hui des dimensions inédites dans la brutalité managériale du secteur privé.

Mais c’est la preuve que le livre est bon, que l’autrice est talentueuse, lorsque mon seul regret est de ne pas l’avoir entendue parler de sujets qui me tiennent à cœur. Si j’aurai aimé qu’elle le fasse, c’est avant tout par curiosité de savoir ce qu’elle aurait à m’en dire.

Le chapitre 7, le dernier du livre, est vraiment difficile à lire. Consacré aux architectures alternatives, il est bien plus descriptif qu’analytique, et je n’ai plus l’énergie de me laisser porter vers les expérimentations qu’elle relate, les lieux qu’elle nous fait visiter, les palais qu’elle voudrait nous faire découvrir. Ce n’est pas grave : je prends la résolution de le relire au calme. Pour l’instant, je veux encore être dans le moment. La lecture de ce texte a créé entre nous, les lectrices, un lien étrange qui se maintient tant que l’une d’entre nous continue à parler. Les voix me bercent, m’invitent à penser, à mûrir, à creuser ce que j’ai ressenti lors des précédents chapitres.

Hors du temps

Alan Moore est mon auteur de comics préféré. Également écrivain, il est devenu magicien ritualiste, ce qu’il décrit comme conséquence logique de son travail artistique : « Je crois que la magie est de l’art, et que l’art […] est littéralement de la magie. L’art, comme la magie, est la science de manipuler les symboles, les mots ou les images, pour produire des changements dans la conscience. En fait, prononcer un sort, c’est seulement prononcer, manipuler des mots pour changer la conscience des gens, et c’est pourquoi je crois qu’un artiste ou un écrivain ce qu’il y a de plus proche, dans le monde contemporain, d’un chamane ».

Si Mona Chollet fait de la magie dans ses livres, et d’après la très sérieuse classification magique de Donjons & Dragons, alors elle serait certainement illusionniste − une capable de dissiper le voile, de faire apparaître la réalité crue, brutale, violente des aliénations modernes dans les recoins les plus insoupçonnés de nos vies quotidiennes : pas seulement au-dehors ou chez les autres, mais auprès de nous, sur nous, en nous. C’est le mélange entre la justesse de son propos, la rigueur du fond et la poésie de la forme qui permet, un instant, d’apercevoir le monde sans les filtres gris de l’habitude et de la résignation, sans les fausses évidences de la propagande idéologique. Avoir accès à une telle vision du monde, pour peu que l’on refuse de détourner les yeux, ne peut que transformer nos sensibilités. C’est là alors qu’elle nous montre d’autres lieux, d’autres images, d’autres visions. Et ce qu’il y a derrière le voile, sachez-le, est magnifique.

Le fait d’avoir choisi de ritualiser ainsi ce livre lui a donné, peut-être, une portée plus forte encore. Outre ce qu’il fait naître en nous-mêmes, le livre, devenu vecteur d’émancipation collective, crée un lien entre nous, un lien entre les êtres qui ne peut naître que par la contemplation commune d’une même vision, la complicité de celles qui partagent le même savoir. À plusieurs reprises, j’ai eu envie de pleurer. Des pleurs froids, des pleurs de rage, devant la tristesse et l’horreur du monde dans lequel nous vivons, et des larmes chaudes devant la beauté du monde que nous allons créer ensemble.

(photo Ariane Grumbach)

Des mondes à explorer

Vous raconter cette expérience, vous inciter à en vivre une similaire, ne sont, si je veux être honnête, que des alibis. Ma véritable motivation, c’était l’espoir que Mona Chollet lise cet article jusque là et que je puisse lui faire part de toute ma gratitude pour ce qu’elle nous a permis de vivre.

Néanmoins, il est temps de vous donner quelques conseils, si jamais vous voulez faire quelque chose de similaire. Si jamais vous essayez un truc comme ça chez vous, tenez-moi au courant, ça me fera plaisir.

La durée : « Chez Soi » est long, environ quinze heures pour tout lire (plus les pauses). Vous n’êtes pas obligées de lire le livre en entier, ou même d’une traite. En fait, dans « Chez Soi » chaque chapitre, indépendamment, peut constituer une lecture d’une à deux heures tout à fait satisfaisante. Ça laisse de la place pour discuter ensuite.

La mentalité : Vous faites ça pour vous faire plaisir. Ne vous mettez la pression en rien, gardez à l’esprit que le but est passer un bon moment. Vous n’êtes pas obligé de finir le livre. Vous pouvez sauter des passages. De manière générale, vous pouvez.

Le livre : Il y a d’autres livres qui peuvent être adaptés à ce genre d’expériences : à la fois légers sur la forme et passionnants sur le fond. Parmi mes critères, il y avait le fait de pouvoir concerner directement les gens présents, et de pouvoir fournir des réflexions, pas seulement politiques, mais aussi applicables, qui permettent de nous changer dans la vie de tous le jours.

  • « Beauté Fatale » et « la Tyrannie de la Réalité », de Mona Chollet également, sont très chouettes. Le premier parle des injonctions qui pèsent sur le corps des femmes, le second déconstruit tout un discours conservateur sur la « réalité ».
  • Le mois prochain, on va essayer « Bureaucratie », de David Graeber, que j’ai déjà lu, pour le coup, mais que j’aime énormément. Il parle de l’invasion des procédures bureaucratique, de leur rôle politique, et, dans une série de textes indépendants entre eux, de pourquoi nous n’avons pas de voitures volantes, de comment Batman est réactionnaire et de pourquoi, au fond, Donjons & Dragons est un super jeu.
  • Je pense que « la Grande Arnaque » de Paola Tabet peut être adapté également : il est plus technique, mais il mets une grosse claque, il dissèque la nature mercantile de la sexualité hétérosexuelle.
  • Si vous voulez des livres vraiment plus courts : « King Kong Theorie« , de Virgine Despentes, est un classique du féminisme français, énervé, violent et très juste. « Mythologies » de Roland Barthes est un classique. Les références culturelles sont un peu datées maintenant, mais il est brillant et drôle. Plutôt facile à lire mais pas moins passionnant, vous avez « la Guerre aux pauvres commence à l’école« , de Ruwen Ogien, qui parle à la fois de politique éducative et de philosophie morale.
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