« Jouabilité inclusive » et réalisme historique : Le débat que nous aurions pu avoir

Pour une fois, nous allons critiquer sur ce blog un texte « de gauche ». Il s’agit d’un article publié y a une semaine sur le site canadien Histoire Engagée, intitulé « La « jouabilité inclusive » et l’Histoire : un débat à faire », signé par le doctorant en histoire Maxime Laprise, de l’Université de Montréal.

Cet article traite d’une pratiqueclairement récente dans l’industrie vidéoludique : l’inclusion de personnages appartenant à des minorités raciales ou sexuelles dans des jeux à contexte historique où, à cause du racisme et du sexisme des sociétés représentées, ces personnages ne sont pas censé·e·s pouvoir exister. Maxime Laprise proposer d’apporter une critique progressiste de ce choix de design qui sacrifie le réalisme historique à la diversité des représentations dans la production vidéoludique. Malheureusement, c’est une critique qui, comme nous allons le voir, échoue à ne pas être réactionnaire.

C’est donc en camarade, mais en camarade intransigeant, que je vais saisir l’invitation de Maxime Laprise à débattre de la « jouabilité inclusive ». S’il venait à lire cet article, qu’il sache que je lui adresse, malgré la sévérité de ma réponse, toutes mes salutations. Lire la suite « « Jouabilité inclusive » et réalisme historique : Le débat que nous aurions pu avoir »

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La technique de la station debout, avec Jordan Peterson

J’aimerais vous parler d’un procédé de rhétorique particulièrement bas et irritant. Une technique de victimisation qui permet de neutraliser un débat en empêchant toute discussion rationnelle, et que j’ai choisi d’appeler la « technique de la station debout ». Bien utilisé, ce procédé est imparable. Il est extrêmement simple à utiliser, très instinctif, et permet de prendre, dans une discussion, la posture de la personne rationnelle, mesurée, responsable et amoureuse des libertés, et de faire passer son adversaire pour un imbécile autoritaire et obscurantiste. Comme nous allons le voir, cette tactique est particulièrement efficace quand celui qui l’utilise est en position de pouvoir ou de domination par rapport à son interlocuteur, ce qui en fait un redoutable outil d’oppression. Du fait de ses particularités, il n’est pas surprenant de voir cette rhétorique utilisée contre les militant·e·s féministes, LGBT+ ou antiracistes, notamment par la droite libertarienne, friande de cette posture rationaliste, ce qui (entre autres choses) explique le succès de ses thèses chez les sceptiques et autres zététiciens.

S’il existe nombre d’utilisateurs amateurs de cette rhétorique, qui peut nous venir spontanément en cas de conflit, il y aussi des experts de la discipline. Nous allons nous intéresser au psychologue canadien Jordan Peterson, nouvelle figure de proue du masculinisme outre-Altantique et passé maître dans l’art de la station debout. Si l’on a encore peu entendu parler de lui en France, son combat contre les droits des personnes trans a fait de lui une star de la droite nord-américaine, qui voit en lui « l’un des intellectuels les plus influents du monde occidental » (pour reprendre les mots de l’économiste Tyler Cowen).

Nous allons voir, dans cet article, comment Peterson a accédé à la célébrité avec un usage brillant de cette technique. Mais d’abord, il faut que je vous parle de mes propres démons : je l’ai moi-même utilisée dans le passé. Il est temps d’avouer mes péchés, publiquement, et de viser la rédemption pour les pires moments de mon enfance. Lire la suite « La technique de la station debout, avec Jordan Peterson »

Pourquoi ils ne sont jamais terroristes

Il aura fallu 2017 et l’attentat de Charlottesville, 19 blessés et la mort de Heather D. Heyer pour découvrir dans les journaux l’expression « terrorisme d’extrême-droite » et, dans le même mouvement, apprendre que ce terrorisme-là est responsable aux Etats-Unis de plus d’attentats que le terrorisme islamiste (voir l’Express, Le Monde…). J’ai commencé à écrire cet article après cet attentat.

Depuis, il y a eu Luca Traini en Italie, Nicolas Cruz en Floride, Alek Minassian à Toronto… L’extrême-droite tue (les extrêmes-droites tuent ?), et à chaque fois, la même fatigue devant la terminologie employée par la presse libérale, qui évite toujours, soigneusement, de parler de terrorisme. C’est pourtant de ce terrorisme dont nous voulons parler, dans ce nouveau texte des Milléniologies, ou plutôt de pourquoi il est si rare qu’il soit nommé comme tel par les responsables médiatiques ou politiques.

En février dernier, Le Parisien titrait « Italie : un sympathisant d’extrême-droite tire sur des étrangers et fait six blessés ». En lisant l’article, on découvre que Luca Traini – le tireur en question, n’était en fait pas un simple sympathisant : il avait été candidat à des élections locales pour la Ligue du Nord, le parti d’extrême-droite italien. D’après le premier ministre italien, l’attaque était motivée par « une évidente haine raciale » et une culture « d’extrémisme de droite, avec des références claires au fascisme et au nazisme ». La conclusion de l’article évoque pourtant une autre hypothèse, celle du drame amoureux,  en faisant le lien avec le meurtre d’une jeune femme, quelques jours plus tôt : il pourrait s’agir d’une « une vengeance contre la communauté nigériane » car Luca Traini aurait peut-être été amoureux d’une jeune femme qui aurait peut-être été tuée par un Nigérian.

Peu ou prou, toutes les rédactions ont publié le même article, avec les mêmes éléments de langage, voire même en distanciant encore plus l’auteur de l’acte de ses idées politiques : « un sympathisant d’extrême-droite »  devient parfois « un homme » ou « un jeune homme ». Les clones se succèdent : Europe 1, Russia Today, LCI, 20 minutes, Le Temps, France Soir, ChallengesEuronews, etc. Vous vous en doutiez peut-être, mais aucun de ces articles ne comporte ni le mot « attentat », ni le mot « terroriste ». Lire la suite « Pourquoi ils ne sont jamais terroristes »

In bed with Gale-Shapley

Le temps passe vite, je n’ai pas écrit depuis décembre. Pour me remettre en selle, j’ai écrit un article plus court que d’habitude qui parle de mathématiques et, aussi, de féminisme. Car oui, nous allons faire de l’algorithmique de genre (avouez que ça claque). Plus exactement, nous allons parler de l’algorithme de Gale-Shapley, ingénieuse solution au problème dit des « mariages stables ». 

Si vous avez suivi les débats autour de la réforme de l’enseignement supérieur (#ParcoursSup), vous avez peut-être entendu parler de cet algorithme : c’est celui qui était utilisé par le logiciel APB (pour décider à quelle fac aurait droit chaque bachelier), et qui est abandonné par la nouvelle réforme. Un choix très critiquable, et très critiqué, principalement parce qu’il va transformer une plateforme injuste en usine à gaz injuste (je vous conseille notamment l’article de Zeste de Savoirs à ce sujet). Parmi les opposants à la réforme, nombreux relaient de telles critiques, en précisant que, personnellement, ils ne comprenaient pas bien les questions algorithmiques qu’il y avait derrière. C’est bien dommage, car ce sont des questions plutôt simples, en réalité assez ludiques, et qui, en plus, font partie des rares questions algorithmiques intéressantes à connaître d’un point de vue féministe.

Assez de raisons pour que je m’empare du sujet et vous présente un petit peu ce qu’il y a à savoir sur l’algorithme de Gale-Shapley, et de manière générale ce problème de mariages stables. On ne parlera pas ici de ce qui était effectivement fait dans la plateforme APB, ni de ce qui sera fait par ParcoursSup, mais des mathématiques qui se cachent derrière. Et dans la bonne humeur. Mais trèves de bavardages, Gale-Shapley, nous voici !

Lire la suite « In bed with Gale-Shapley »

Expérience : le Marathon Chez Soi

Ce week-end, nous nous sommes rassemblé·es à six dans notre salon pour une expérience inédite : lire un livre en entier, à haute voix et en se relayant. Faire de la lecture, usuellement solitaire, une expérience collective. Nous avions prévu thé, coussins et plaids, car nous voulions une expérience confortable et douce. Comme livre, nous avons choisi « Chez Soi. Une odyssée de l’espace domestique », le dernier essai de la journaliste Mona Chollet, dont le thème semblait faire écho à ce que nous voulions vivre.

Ce texte est à la fois un retour d’expérience, une critique de l’ouvrage lu et une série de conseils pour qui voudrait tenter des expériences similaires. Lire la suite « Expérience : le Marathon Chez Soi »

Homosexualité : Quand Freud fait de la biologie

En 2010, le neurobiologiste Jacques Balthazart publie « Biologie de l’homosexualité. On naît homosexuel, on ne choisit pas de l’être ». À l’occasion de sa venue dans la Tronche en Biais mercredi prochain, nous avons consacré un article à sa rhétorique, que nous qualifions de manipulatoire, et à la manière dont il ignore les critiques ou évite de les prendre en compte.

Nous allons maintenant aborder le fond de sa thèse : quelle confiance pouvons-nous avoir en une vision essentialiste de l’orientation sexuelle ? Ou, pour le dire plus simplement : est-il vrai que l’on naît homosexuel.le ? Lire la suite « Homosexualité : Quand Freud fait de la biologie »

Homosexualité : La lettre de Jacques

Samedi, la Tronche en Biais accueillera le biologiste Jacques Balthazart, sur le thème « biologie et orientation sexuelle ». Une perspective qui, pour être honnête, me fait craindre le pire, autant quant à la forme que quant au fond. Cet article, et celui qui devrait suivre, sont des tentatives de désamorcer en amont tout ce que j’ai peur de retrouver dans ce live.

Dans ce premier article, nous nous intéresserons à des questions de forme : les approximations, les postures, et les effets rhétoriques manipulatoires (qu’ils soient utilisés de bonne foi ou non) que l’on retrouve trop souvent dans le discours public de Jacques Balthazart, comme dans les interventions sur ce sujet d’Acermendax (présentateur de la Tronche en Biais).

Nous parlerons, dans notre prochain article, des questions de fond, et ce sera l’occasion d’expliquer en quoi consistent certaines des approches sociologiques de la question de l’orientation sexuelle, que, comme nous allons voir, Balthazart comme Acermendax semblent ignorer ou très mal comprendre. 

Cet article s’adresse à la fois au public potentiel de cette émission, dont je sais qu’il constitue une partie de ma propre audience, mais également à l’équipe de la TeB (dont j’imagine qu’ils entendront parler de mon texte), et même à tout·e lecteur·rice intéressé·e par la question.  Lire la suite « Homosexualité : La lettre de Jacques »