Pourquoi ils ne sont jamais terroristes

Il aura fallu 2017 et l’attentat de Charlottesville, 19 blessés et la mort de Heather D. Heyer pour découvrir dans les journaux l’expression « terrorisme d’extrême-droite » et, dans le même mouvement, apprendre que ce terrorisme-là est responsable aux Etats-Unis de plus d’attentats que le terrorisme islamiste (voir l’Express, Le Monde…). J’ai commencé à écrire cet article après cet attentat.

Depuis, il y a eu Luca Traini en Italie, Nicolas Cruz en Floride, Alek Minassian à Toronto… L’extrême-droite tue (les extrêmes-droites tuent ?), et à chaque fois, la même fatigue devant la terminologie employée par la presse libérale, qui évite toujours, soigneusement, de parler de terrorisme. C’est pourtant de ce terrorisme dont nous voulons parler, dans ce nouveau texte des Milléniologies, ou plutôt de pourquoi il est si rare qu’il soit nommé comme tel par les responsables médiatiques ou politiques.

En février dernier, Le Parisien titrait « Italie : un sympathisant d’extrême-droite tire sur des étrangers et fait six blessés ». En lisant l’article, on découvre que Luca Traini – le tireur en question, n’était en fait pas un simple sympathisant : il avait été candidat à des élections locales pour la Ligue du Nord, le parti d’extrême-droite italien. D’après le premier ministre italien, l’attaque était motivée par « une évidente haine raciale » et une culture « d’extrémisme de droite, avec des références claires au fascisme et au nazisme ». La conclusion de l’article évoque pourtant une autre hypothèse, celle du drame amoureux,  en faisant le lien avec le meurtre d’une jeune femme, quelques jours plus tôt : il pourrait s’agir d’une « une vengeance contre la communauté nigériane » car Luca Traini aurait peut-être été amoureux d’une jeune femme qui aurait peut-être été tuée par un Nigérian.

Peu ou prou, toutes les rédactions ont publié le même article, avec les mêmes éléments de langage, voire même en distanciant encore plus l’auteur de l’acte de ses idées politiques : « un sympathisant d’extrême-droite »  devient parfois « un homme » ou « un jeune homme ». Les clones se succèdent : Europe 1, Russia Today, LCI, 20 minutes, Le Temps, France Soir, ChallengesEuronews, etc. Vous vous en doutiez peut-être, mais aucun de ces articles ne comporte ni le mot « attentat », ni le mot « terroriste ». Lire la suite « Pourquoi ils ne sont jamais terroristes »

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Le parti de l’Apocalypse

Toujours dans ma série des Milléniologies, je m’intéresse cette fois à un parti politique : l’UPR, le parti de François Asselineau. Cet article ne s’adresse pas qu’à celleux qui connaissent l’UPR, car ce qui m’intéresse ici, c’est ce que le succès (relatif) de l’UPR révèle au-delà de lui-même, et ce que l’on peut en apprendre sur notre société en général.
Bonne lecture.

Toute en ton de gris, la silhouette d’un rameau d’olivier, celui qui était gravé sur les anciennes pièces de un franc. En-dessous, une barre bleu-blanc-rouge très épurée. Le logo évoque plus le médaillon d’un ministère qu’il ne fait penser à un parti politique. Le nom, « Union Populaire Républicaine« , est en lui-même vieillot, consistant en trois mots « passe-partout » choisis « sans aucune arrière-pensée » (1). A l’heure des MoDem, des « En Marche !« , des France Insoumise et autres trouvailles de communicants, le nom de l’UPR et son logo sont à la fois neutres politiquement et situés temporellement – quelque part dans le passé, avant le tournant du millénaire. Lire la suite « Le parti de l’Apocalypse »

Le sourcil

Dans ce nouvel article des Milléniologies, nous parlons de cet être étrange qu’est le « youtubeur ».

Dans la très large palette des mimiques faciales, celle qui semble caractériser le plus le portrait de youtubeur, c’est probablement l’écarquillement d’un œil, avec un sourcil froncé et l’autre haussé. Un signe qui se décline en toute une palette d’expressions selon l’image que le vidéaste souhaite donner de lui : la gravité, la pitrerie, la surprise, la concentration, le dégoût, la moquerie…

Si les youtubeurs partagent la même plateforme de diffusion de vidéos, il serait faux de penser qu’ils partagent tous le même métier. S’ils s’exprimaient sur d’autres médias, certains seraient qualifiés de comiques et d’autres de journalistes, certains d’artistes et d’autres de critiques littéraires ou cinéma, certains de vulgarisateurs scientifiques et d’autres d’essayistes ou d’éditorialistes, certains de professeurs ou conseillers (en maquillage, cuisine, ou bricolage), d’autres de documentaristes.

Néanmoins, le succès de ce signe du sourcil dressé, si spécifique aux youtubeurs, nous permet de retrouver une unité entre tous, de Cyprien au Joueur du Grenier, d’Usul à  Bruce Benamran, de François Theurel à Mathieu Sommet, de La Tronche en Biais à Piewdiepie (du moins, entre tous les youtubeurs hommes : pour une raison que je ne m’explique pas, je n’ai pas trouvé de youtubeuses effectuant cette mimique). Même Alain Soral, qui est un youtubeur atypique, mais un youtubeur tout de même, fait discrètement dans ses portraits ce signe du sourcil, comme le fait aussi Stromae, le musicien belge un temps passée par la case « YouTube ».

La symbolique que véhicule l’écarquillement d’un œil traduit l’état d’esprit constitutif de la youtubeuréité, propre aux utilisateurs de ce média, conscience à la fois de communauté, de classe et de génération. Lire la suite « Le sourcil »

Grand Oral

Deuxième article de mon projet de Milleniologies, consacré aux débats du premier tour des élections présidentielles françaises de 2017.

Ils sont cinq, disposés en cercle. Ils se tiennent debout, chacun derrière un pupitre. Pendant trois heures, ils répondront aux questions d’un duo de journalistes qui, eux, sont assis pour distribuer la parole. Le décor évoque un peu les jeux télévisés de la chaine, tout en lignes lumineuses, très élégant. Derrière eux, les gradins du public délimitent l’espace dans lequel ils se trouvent.

Ils sont cinq, et ils attendent sagement la parole alors que les deux journalistes leur rappellent les règles du débat. Lorsqu’ils pourront enfin s’exprimer, leurs premiers mots seront pour protester sur les modalités de celui-ci, et notamment sur l’absence des six autres candidats à la présidentielle.

Ils sont cinq, quatre hommes et une femme. Aucune référence n’est faite aux partis politiques qu’ils représentent ou aux mouvements qui les soutiennent : ni sur le plateau, ni en incrustation à l’image, ni même pendant la courte présentation vidéo des candidats, qui consiste en une succession d’images de chacun en gros plan, sur fond de phrases-chocs tirés de leurs discours.

Lire la suite « Grand Oral »

Ne plus rien vendre

Le paquet de tagliatelles.

Voici le premier article d’une série intitulée Milléniologies, mi-philosophique et mi-politique, librement inspirée des « Mythologies » de Roland Barthes. En moins bien, évidemment, mais en plus actuel et, je l’espère, en tout aussi amusant à lire. Cet article inaugural parle de tagliatelles sans gluten, j’espère qu’il vous plaira…

Un paquet de pâtes fraîches, jaune-orangé, de marque Carrefour. Le nom du produit : « Tagliatelles Sans Gluten », avec le « Tagliatelles » en petit et le « Sans Gluten » en très gros. Le sachet comporte aussi des indications nécessaires à l’acheteur : le poids (250 grammes) et la durée de cuisson (1 à 2 minutes). En haut à droite, un sigle entièrement rouge représente un épi de blé dans un cercle barré transversalement, signifiant ainsi non pas la simple absence de gluten mais bien son interdiction.

Les tagliatelles sans gluten font partie de ces « produits de substitution » qui visent à permettre au consommateur de supprimer un ou plusieurs aliments de sa nutrition tout en conservant les mêmes habitudes, en ayant accès à la même offre culinaire que les autres : pizzas au jambon de dinde, riz au lait de soja, nouilles à la farine de pois chiche, et cætera.
Lire la suite « Ne plus rien vendre »