In bed with Gale-Shapley

Le temps passe vite, je n’ai pas écrit depuis décembre. Pour me remettre en selle, j’ai écrit un article plus court que d’habitude qui parle de mathématiques et, aussi, de féminisme. Car oui, nous allons faire de l’algorithmique de genre (avouez que ça claque). Plus exactement, nous allons parler de l’algorithme de Gale-Shapley, ingénieuse solution au problème dit des « mariages stables ». 

Si vous avez suivi les débats autour de la réforme de l’enseignement supérieur (#ParcoursSup), vous avez peut-être entendu parler de cet algorithme : c’est celui qui était utilisé par le logiciel APB (pour décider à quelle fac aurait droit chaque bachelier), et qui est abandonné par la nouvelle réforme. Un choix très critiquable, et très critiqué, principalement parce qu’il va transformer une plateforme injuste en usine à gaz injuste (je vous conseille notamment l’article de Zeste de Savoirs à ce sujet). Parmi les opposants à la réforme, nombreux relaient de telles critiques, en précisant que, personnellement, ils ne comprenaient pas bien les questions algorithmiques qu’il y avait derrière. C’est bien dommage, car ce sont des questions plutôt simples, en réalité assez ludiques, et qui, en plus, font partie des rares questions algorithmiques intéressantes à connaître d’un point de vue féministe.

Assez de raisons pour que je m’empare du sujet et vous présente un petit peu ce qu’il y a à savoir sur l’algorithme de Gale-Shapley, et de manière générale ce problème de mariages stables. On ne parlera pas ici de ce qui était effectivement fait dans la plateforme APB, ni de ce qui sera fait par ParcoursSup, mais des mathématiques qui se cachent derrière. Et dans la bonne humeur. Mais trèves de bavardages, Gale-Shapley, nous voici !

Lire la suite « In bed with Gale-Shapley »

Homosexualité : Quand Freud fait de la biologie

En 2010, le neurobiologiste Jacques Balthazart publie « Biologie de l’homosexualité. On naît homosexuel, on ne choisit pas de l’être ». À l’occasion de sa venue dans la Tronche en Biais mercredi prochain, nous avons consacré un article à sa rhétorique, que nous qualifions de manipulatoire, et à la manière dont il ignore les critiques ou évite de les prendre en compte.

Nous allons maintenant aborder le fond de sa thèse : quelle confiance pouvons-nous avoir en une vision essentialiste de l’orientation sexuelle ? Ou, pour le dire plus simplement : est-il vrai que l’on naît homosexuel.le ? Lire la suite « Homosexualité : Quand Freud fait de la biologie »

Homosexualité : La lettre de Jacques

Samedi, la Tronche en Biais accueillera le biologiste Jacques Balthazart, sur le thème « biologie et orientation sexuelle ». Une perspective qui, pour être honnête, me fait craindre le pire, autant quant à la forme que quant au fond. Cet article, et celui qui devrait suivre, sont des tentatives de désamorcer en amont tout ce que j’ai peur de retrouver dans ce live.

Dans ce premier article, nous nous intéresserons à des questions de forme : les approximations, les postures, et les effets rhétoriques manipulatoires (qu’ils soient utilisés de bonne foi ou non) que l’on retrouve trop souvent dans le discours public de Jacques Balthazart, comme dans les interventions sur ce sujet d’Acermendax (présentateur de la Tronche en Biais).

Nous parlerons, dans notre prochain article, des questions de fond, et ce sera l’occasion d’expliquer en quoi consistent certaines des approches sociologiques de la question de l’orientation sexuelle, que, comme nous allons voir, Balthazart comme Acermendax semblent ignorer ou très mal comprendre. 

Cet article s’adresse à la fois au public potentiel de cette émission, dont je sais qu’il constitue une partie de ma propre audience, mais également à l’équipe de la TeB (dont j’imagine qu’ils entendront parler de mon texte), et même à tout·e lecteur·rice intéressé·e par la question.  Lire la suite « Homosexualité : La lettre de Jacques »

Je suis presque trentenaire (et je suis Blanc)

Ces derniers temps, la mode est à la mise en opposition des « explications biologiques » et des « explications sociologiques » du monde (des inégalités hommes-femmes, de l’homosexualité, etc.) dans pas mal de discours politiques, médiatiques, etc.

Or, ce que nous allons essayer de montrer, c’est que cette opposition, outre qu’elle a des fondements politiques plus ou moins conscients, se base sur une mauvaise connaissance, soit de la biologie, soit des sciences sociales, et en général des sciences tout court ; et qu’elle baigne dans un flou conceptuel, tout le monde utilisant des termes imprécis pour désigner des phénomènes mal définis.

Bref, on va essayer de remettre un peu de rigueur scientifique dans tout ça. Et, commençons par le commencement, nous allons parler d’un concept souvent horriblement mal utilisé, celui de « construction sociale ». Et c’est pour expliquer ce concept que je vais vous parler de mon âge, de ma couleur de peau, et du Théorème de Pythagore.
Lire la suite « Je suis presque trentenaire (et je suis Blanc) »

Sciences & politique (3) : L’ombre de l’ingénieur

Troisième partie de ce long article. Nous avons déjà vu comment la science, en tant qu’entreprise de production rationelle de savoirs dépolitisés, était intrinsèquement politique et imparfaitement neutre. Nous avons abordé les sciences sociales, leur pleine compréhension et prise en compte de leur dimension politique et leur stigmatisation, au sein du champ scientifique, qui en résulte.

Dans cette troisième partie, nous abordons le sombre jumeau de l’entreprise scientifique, en introduisant le concept d’ingénierie. 

Lire la suite « Sciences & politique (3) : L’ombre de l’ingénieur »

Sciences & politique (2) : Plus près de la frontière

Deuxième partie de ce (long) article, cette fois consacré plus largement à la question du politique et à la posture particulière des sciences sociales. Une troisième partie suivra, et ce sera probablement la dernière. 

Dans l’épisode précédent : Nous avons défendu l’idée que la science était une entreprise de production rationnelle de savoirs dépolitisés, entreprise à la fois intrinsèquement politique et forcément imparfaite. Ainsi donc, la science comme démarche est politique en soi, et un énoncé scientifique est politique par nécessité, puisqu’il est imparfaitement non-politique.

Comme on me l’a fait remarqué, j’ai donné une définition de la science dans la partie précédente, mais je n’ai pas défini ce que j’entendais par « politique ». Il serait temps de s’attacher à définir ce mot, et, dans le même temps, de parler des sciences sociales.
Lire la suite « Sciences & politique (2) : Plus près de la frontière »

Sciences & politique (1) : L’hypothèse anti-politique

Dans cet article, je m’attaque à un gros morceau. La science peut-elle être politique ? Doit-elle l’être ? Pourquoi ça s’embrouille entre les sciences sociales et les sciences expérimentales ? Et, au fait, qu’est-ce que c’est, la science ? Beaucoup de questions compliquées, auxquelles je répondrai dans un (long) article, que je vous présente donc en plusieurs parties.

Ces derniers temps, j’ai participé à quelques débats plus ou moins houleux, qui ont motivé l’écriture de cet article. Étant à la fois scientifique dans l’âme, très attaché à la rationalité et au scepticisme, mais aussi politiquement très engagé, y compris dans mon approche du savoir, j’ai souvent eu à devoir me justifier du cumul de ces deux casquettes. Ayant à la fois une formation en sciences formelles et une grande admiration pour les sciences sociales, je me trouve également écartelé entre des représentations différentes, et parfois opposées, de la nature du travail scientifique.

D’un côté, un certain nombre de mes confrères des « sciences dures », ainsi que sceptiques et « zététiciens », rejettent l’idée qu’une démarche engagée puisse être véritablement scientifique. Souvent venus des sciences formelles ou expérimentales, ils se méfient parfois des sciences sociales, soupçonnées d’être trop orientées, pas assez rigoureuses, trop « politiques ».

De l’autre, les plus anti-universalistes de mes camarades rejettent les prétentions de la science à se distinguer comme plus légitime que les autres modes de production de discours ou de connaissance. Habitués à la remise en question de toute normativité, ils vont puiser dans les sciences sociales pour soutenir la thèse selon laquelle la science ne serait qu’un effet de légitimité au service de systèmes de domination.

Pour défendre à la fois l’engagement politique auprès des scientifiques et la science auprès des militants, les sciences sociales auprès des sciences expérimentales et vice versa, il va me falloir proposer une possible définition de la science qui me permette de rendre plus lisible comment sciences et politique s’articulent.
Lire la suite « Sciences & politique (1) : L’hypothèse anti-politique »

L’analogie de la maison hantée

Pour comprendre comment faire de la (mauvaise) science, et pour comprendre la crise actuelle de la psychiatrie américaine, nous prenons l’exemple du Docteur Goule, chercheur en parapsychologie, qui va essayer de nous prouver l’existence des maisons hantées avec un raisonnement parfaitement absurde. Mais, comme nous allons le voir, si son raisonnement n’a aucun sens, il est malheureusement utilisé très sérieusement dans certains domaines de la recherche médicale…

Aujourd’hui, le Docteur Goule va tenter de nous démontrer l’existence des maisons hantées. Qu’est-ce qu’une maison hantée, Docteur ?

Docteur Goule : Eh bien, nous ne le savons pas encore vraiment. Mais le grand public et la presse ont fait mention, dans les dernières décennies, de plusieurs cas de « maisons hantées » et nous nous devons de prendre ces signalements très au sérieux. Aussi, pour vérifier si les maisons hantées existent vraiment, nous avons dressé une liste de symptômes révélateurs du fait qu’une maison soit hantée.
Lire la suite « L’analogie de la maison hantée »