Sciences & Politique (4) : Le dehors de toute science

Bon, j’ai encore menti, cet article ne sera (toujours pas) le dernier de ma série, et il est fort possible que le prochain ne le sois pas non plus. Je me suis pas mal éloigné de ce que je voulais originellement écrire, mais ce n’est pas plus mal que, plus je continue à peindre, plus les bords du tableau s’éloignent.

Nous en étions à parler de la tension entre une science existant pour elle-même, poursuivant son projet propre de production de savoirs dépolitisés, et une ingénierie, projet de production de savoirs utiles. Nous avons abordé le rôle de l’institution scientifique dans l’arbitrage entre ces deux pôles en tension, et évoqué sa soumission croissante aux impératifs politiques et industriels. En ces temps de domestication de la science, nous allons parler maintenant des résistances populaires qui en résultent.

Un vide de science

A quoi ressemble, en pratique, cette domestication de la science dont je vous parlais précédemment ?

Une des critiques les plus violentes de l’institution scientifique que je connaisse, elle se trouve dans Bureaucratie, de David Graeber, que (heureux hasard) j’ai commencé à lire cet été, sur un coup de tête, alors que j’avais déjà bien entamé cette série d’articles. David Graeber est un anthropologue et économiste de renommée mondiale, qui enseigne à la London School of Economics. C’est également un altermondialiste, anarchiste, un des fondateurs d’Occupy Wall Street. Vous le connaissez peut-être pour avoir inventé le terme de « bullshit jobs » – la remise en question de l’idée selon laquelle le capitalisme néolibéral serait « efficace » ou « performant » est un des axes de son travail. Il tient, lui, la thèse inverse : le capitalisme néolibéral est stupide et bureaucratique.

Dans Bureaucratie, donc, David Graeber consacre un chapitre à la recherche scientifique, qui pourrait se résumer ainsi : le capitalisme néolibéral freine le progrès technologique. Ses principales thèses ?

  • A partir des années 70, un grand virage technologique a eu lieu dans l’investissement : il est passé de technologies associées à la possibilité d’avenirs différents à des technologies qui ont renforcé la discipline du travail et le contrôle social. 
  • Mais même les domaines des sciences et des techniques qui ont été financés massivement n’ont pas connu les percées initialement prévues, notamment à cause de la bureaucratisation massive de la recherche sur le modèle de l’entreprise.

Je ne résiste pas à l’envie de vous proposer un extrait :

« Dans ma propre université, par exemple, non seulement le personnel administratif est plus nombreux que le corps enseignant, mais celui-ci aussi est censé consacrer au moins autant de temps à des responsabilités administratives qu’à l’enseignement et à la recherche réunis. C’est plus ou moins ce qui se passe dans les universités du monde entier. L’explosion de la paperasse résulte directement de techniques de management des entreprises, qui sont toujours justifiées comme des moyens d’accroître l’efficacité, en instaurant la concurrence à tous les niveaux. La traduction pratique de ces méthodes de management est invariablement la même : tout le monde finit par passer le plus clair de son temps à essayer de vendre aux autres des choses – propositions de bourse ; projets de livres ; évaluations sur les candidatures de nos étudiants à des bourses ou à des postes ; évaluations sur nos collègues ; prospectus vantant de nouvelles « majeures interdisciplinaires », de nouveaux instituts, de nouveaux ateliers préparatoires aux colloques, et les universités elles-mêmes, aujourd’hui devenues des marques à commercialiser auprès des futurs étudiants ou des financeurs en perspective. Le marketing et les relations publiques finissent ainsi par engloutir de tous côtés la vie universitaire.
Il en résulte un océan de documents sur la stimulation de l’ « imagination » et de la « créativité », dans un cadre qu’on aurait très bien pu concevoir délibérément pour étouffer dans l’œuf toute manifestation de créativité et d’imagination. »

David Graeber n’est pas le seul, ni le premier à exprimer ce point de vue. En 1999, le physicien Jonathan Katz décourageait déjà les amoureux des sciences de dépasser le niveau Licence dans son texte « Don’t Become a Scientist ! ».

 » Désormais, tu passes ton temps à rédiger des demandes de financement plutôt qu’à faire de la recherche. Pire, parce que tes demandes sont jugées par tes concurrents, tu ne peux pas suivre ta curiosité, mais tu dois dépenser tes efforts et tes talents à anticiper et parer à l’avance les critiques plutôt qu’à résoudre les problèmes scientifiques importants. Ce n’est pas la même chose : tu ne peux pas mettre tes succès passés dans une demande de financement, puisque ce sont des travaux terminés, et tes nouvelles idées, même si elles sont originales et malines, sont toujours des hypothèses. Il est proverbialement connu que les idées originales sont le baiser de la mort pour une demande de financement, parce que leur efficacité n’a pas été démontrée (après tout, c’est ce que tu te proposes de faire), elles pourront, et elles seront, mal notées. »

David Graeber ne s’arrête pas à ce constat, il introduit également les notions de technologies poétiques, qu’il oppose aux technologies bureaucratiques.

« Je le dirai ainsi : en cet âge final et abêtissant du capitalisme, nous passons des technologies poétiques aux technologies bureaucratiques. Par technologies poétiques, je désigne l’usage de moyens rationnels, techniques, bureaucratiques, pour donner vie à des rêves impossibles et fous [il donne comme exemples la construction des pyramides, la naissance de l’aviation, les cathédrales, les chemins de fer transcontinentaux, la conquête spatiale…]. Ce que nous avons aujourd’hui, c’est l’inverse. Non que la vision, la créativité et les rêves fous ne soient plus encouragés. Mais nos rêves restent éthérés : nous ne faisons même plus semblant qu’ils puissent prendre un jour forme concrète ou charnelle. En même temps, dans les rares domaines où la créativité libre et imaginative est vraiment stimulée, comme le développement de logiciels en open source sur Internet, elle est canalisée, au bout du compte, vers la création de plateformes encore plus nombreuses et efficaces pour remplir des formulaires. »

Les sciences du dehors

Si l’on accepte les thèses de David Graeber, alors il est bien plus facile de comprendre un autre phénomène scientifique moderne : la profusion de mouvements communautaires à visée scientifiques ou technologiques spontanés, populaires et opérant en-dehors de l’institution scientifique. Je ne parle pas ici de la recherche privée des grandes entreprises du domaine (comme Sanofi, Monsanto ou Thalès), qui pour moi font partie de l’institution scientifique dans son ensemble, mais de ces communautés de gens qui s’organisent entre eux pour faire de la recherche, pour faire en-dehors de l’institution scientifique ce qu’il n’est plus possible de faire en-dedans.

Comme nous le disions précédemment, les motivations du chercheur sont de deux ordres, un lié à la notion de jeu fait sérieusement, de passion, d’engagement désintéressé, l’autre liée à la notion d’utilité, d’ingénierie. Ces mouvements conjuguent souvent ces motivations : un plaisir ludique de résoudre des défis techniques ou théoriques, une volonté souvent marquée de produire du savoir et des technologies utiles au plus grand nombre (ou à ceux qui en ont besoin), et, à l’entrecroisement des deux, la vision d’une technologie poétique à l’ancienne mode.

Peut-être par tropisme, je nommerai mouvements hackers ces mouvements scientifiques non-institutionnels à l’ingénierie populaire et poétique, souvent sous-culturels ou contre-culturels, souvent composés de scientifiques plus ou moins intégrés dans l’institution officielle (publique comme privée), mais opérant majoritairement en-dehors de ces institutions.

Hackers, évidemment, le mouvement éponyme de chercheurs et ingénieurs en informatique, cryptographie, mathématiques, qui ont conçus des pans entiers d’Internet dans le même temps qu’ils luttaient pour le peer-to-peer, l’accès gratuit et libre de tous à la culture, aux revues scientifiques, aux outils de chiffrement.

Hackers, à leur manière, les psychologues et les chimistes du mouvement psychédélique, qui synthétisent et expérimentent les effets du LSD et qui seront au cœur de la contre-culture hippie dans les années 60, enquêtant sur les effets de leur substance (et notamment ses applications thérapeutiques) tout en défendant l’idée folle d’une « révolution des consciences » qui ferait évoluer l’humanité via les expériences transcendantales proposées par le produit, souvent distribué gratuitement. Encore aujourd’hui, les mouvements d’autosupport des usagers de drogue conjuguent démarche scientifique (dans l’analyse des produits, de leurs effets, de leurs dangers et de leurs interactions) et militantisme contre les politiques répressives dont ils sont victimes.

Hackers, les féministes, les antiracistes, qui depuis bien avant les années 60 ont pris l’habitude de développer leurs propres analyses sociologiques, psychologiques, anthropologiques, économiques, en marge, voire contre, l’institution scientifique et l’idéologie sexiste, raciste, colonialiste, homophobe qu’elle a défendu massivement au cours de son histoire et dont elle reste encore influencée aujourd’hui, même si dans des proportions moindres (ou de manière plus insidieuse, selon comment l’on voit les choses).

Hackers, les Wikipédiens, qui ont bâti l’une des plus grande réalisation savante de notre génération en-dehors des institutions universitaires (qui, elles, continuent d’exiger de leurs chercheurs qu’ils publient dans des revues qu’elles doivent ensuite racheter elles-mêmes à 300€ l’exemplaire).

Hackers, les mouvements des universités populaires, qui tentent de diffuser la parole critique d’universitaires qui, partout en France, donnent bénévolement des conférences, trop heureux de pouvoir enfin s’exprimer sur le sujet de leur choix devant un public qui a réellement envie d’être là, et qui se permets des expérimentations sociales à Ris Orangis ou à Bordeaux.

Hackers aussi, les expérimentateurs du véganisme, qui tentent d’explorer une nutrition et une cuisine sans produits animaux, de recréer des faux foie gras à base de gelée de groseille et des crèmes Chantilly à la purée de pois chiche dans l’espoir de transformer la consommation alimentaire humaine à l’échelle mondiale (considérer la cuisine comme une science est étonnant, je sais, mais on ne peut nier la part expérimentale d’une telle démarche et la nécessité de développer des connaissances scientifiques pour mener à bien de telles expérimentations).

Hackers, bien d’autres que je ne connais pas ou trop peu, et dont j’espère qu’on me pardonnera l’oubli.

Plot twist

Hackers, enfin, les zététiciens eux-mêmes, que ce soit ceux des débuts ou ceux d’aujourd’hui. Car oui, la zététique, qu’on la comprenne comme l’étude scientifique du paranormal, ou comme la vulgarisation de la pensée critique en général, correspond bien à la définition que j’ai donné préalablement : un mouvement scientifique non-institutionnel à l’ingénierie populaire et poétique.

Cette caractérisation va parfaitement aux enquêteurs du paranormal qui forment les zététiciens de la première heure, mais c’est aussi la moins mauvaise définition que l’on puisse donner, il me semble, de la communauté zététicienne à l’heure actuelle, celle qui a aggloméré sceptiques, penseurs critiques, rationalistes de tous poils et autres athées militants : un mouvement populaire et militant de vulgarisation et de défense de la scientificité. C’est d’ailleurs pour cela que je défendais, lors de mon passage à La Tronche en Live, l’idée que la zététique était une forme de croisade morale.

Enjeux scientifiques

A ce stade, il nous faut faire un petit récapitulatif, et prendre du recul sur ce que nous avons déjà vu. L’articulation entre science et politique est loin d’être facile et évidente, tout simplement parce que produire des savoirs dépolitisés, c’est compliqué, tant et si bien qu’il s’agit surtout, en pratique, d’un idéal inatteignable.

S’il est encore possible de croire, lorsque l’on est mathématicien ou astrophysicien, que l’on peut parvenir à produire une science parfaitement dépolitisée pour peu que l’on tienne à distance toute réflexion de l’ordre du politique, ce mythe est sérieusement écorné lorsqu’il s’agit de parler scientifiquement d’histoire et d’économie. D’autant plus que la science se fait toujours en relation avec les pouvoirs politiques, industriels, médiatiques, et que cette relation d’interdépendance n’est pas sans conséquence.

Ainsi, pour produire un savoir scientifique, un certain nombre d’enjeux sont à considérer. Deux d’entre eux se situent à l’échelle de l’individu, du chercheur. Il s’agit d’un enjeu de discipline personnelle, et d’un enjeu d’arbitrage – entre science et ingénierie, entre objectif de neutralité et besoin de plaire à des institutions.

Au passage, une petite digression sur cet enjeu de discipline personnelle : il s’agit de ce que Max Weber, l’un des fondateurs de la sociologie, nommait la werturteilsfreie Wissenschaft, ce qui se peut se traduire par non-imposition des valeurs. Pour faire simple, selon Weber, un chercheur ne doit pas juger au travers du prisme de ses propres valeurs mais doit prendre du recul pour viser un point de vue objectif.

De manière assez amusante, ce concept weberien est surtout connu en France sous le terme de neutralité axiologique. Une traduction frauduleuse, qui laisse à penser que Weber défendrait l’idée qu’un chercheur devrait n’avoir aucun avis personnel sur le sujet qu’il étudie, alors que son propos est parfaitement à l’inverse. Pour Isabelle Kalinoswki (historienne, spécialiste et traductrice de Weber), cette fraude, réalisée dans les années 60 sous l’égide du penseur libéral Raymond Aron, a servi aux intellectuels libéraux de l’époque pour disqualifier les scientifiques trop marxistes ou trop anarchistes, et de manière générale tout chercheur à l’engagement politique trop marqué. L’ironie est tellement forte qu’elle en est presque palpable.

Bref, fin de la parenthèse, nous parlons de deux enjeux : un enjeu de discipline personnelle, et un enjeu d’arbitrage avec la réalité sociale dans la tension science/ingénierie. Ces deux mêmes enjeux existent à une échelle plus collective, dans l’organisation, la composition et la direction de la communauté scientifique (nous parlons alors d’une discipline collective, et, donc d‘autonomie scientifique).

C’est là, semble-t’il, les deux éléments qui distingues les sciences hackers et les sciences institutionnelles : des degrés différents de discipline et d’autonomie.

L’institution scientifique est marqué par une très forte discipline interne : toute publication doit passer un rigoureux processus de sélection a priori, les chercheurs eux-mêmes doivent prouver leur valeur avant d’intégrer l’institution, les technologies issues de ces recherches sont sévèrement contrôlées. Mais ce processus lui-même est biaisé de mille façons par le manque d’autonomie des institutions chargées de gérer cette discipline interne (il suffit de se pencher sur les conflits d’intérêts qui ont permis la commercialisation du Médiator comme coupe-faim, par exemple).

A l’inverse, les communautés hackers perdent en discipline interne ce qu’elles gagnent en autonomie : les publications des uns et des autres sont toujours vérifiées par les pairs, mais a posteriori et non a priori (que ce soit sur Wikipedia dans le petit milieu zététicien), faisant cohabiter des travaux très hétérogènes dans leur qualité et leur rigueur, tout comme le manque de professionnalisme, de formation initiale et de connaissance du sujet conduisent souvent les vidéastes ou les auteurs à parler de sujets qu’ils ne maîtrisent que partiellement (et je ne prétends pas déroger à la règle), ce qui conduit parfois à de sérieux plantages (dans le milieu zététique, je pense à la vidéo de Max Bird sur l’homosexualité, ou au passage de Peggy Sastre dans La Tronche en Biais).

Le prix du dehors

Ces cultures hackers comportent quelque chose de subversif, à la fois comme science et comme ingénierie. Comme ingénierie, évidemment, parce qu’elles consistent à faire quelque chose de nouveau et en-dehors des institutions.

Ce n’est pas tellement que les hackers fassent des choses illégales, c’est surtout que le pouvoir politique a tendance à rendre illégal ce que font les hackers, puis à réprimer ceux qui persistent à continuer dans leur voie. Cela vaut pour le partage de fichiers en peer-to-peer comme pour la recherche sur les effets psychotropes du LSD (qui devrait commencer à reprendre dans un cadre maintenant contrôlé).

Les ennuis du cryptographe Philip Zimmermann avec les forces de l’ordre américaines, la mort tragique d’Aaron Swartz, la récente exécution de Bassel Khartabil sont, à cet égard, les équivalents informatique des ennuis judiciaires d’un Timothy Leary ou d’un Augustus Stanley .

Même les très inoffensifs Wikipédiens se voient parfois considérés comme des « menaces nationales » au point de voir leur site censuré, comme par exemple en Turquie depuis avril dernier.

(EDIT : Je pensais les végans épargnés, mais non. Je viens d’apprendre récemment l’existence d’une conspiration d’une agence gouvernementale américaine pour nuire aux producteurs de mayonnaise vegan, considérés comme un danger majeur pour la filière productrice d’œufs.)

Trois arguments viennent facilement à la bouche de ceux qui veulent discréditer la science non-institutionnelle :

La tautologie. Puisque les sciences institutionnelles sont meilleures, un scientifique ne peut être bon que s’il a la reconnaissance de l’institution. C’est tautologique, mais ça marche, souvent lorsque c’est mélangé avec une forme de mépris de classe : comment trois types dans leur garage pourraient avoir raison sur des ingénieurs qui gagnent 8000€ par mois ?

Sa  dangerosité. Puisque les sciences non-institutionnelles sont moins disciplinées, puisqu’elles ne sont pas validées par des autorités en bonne et due forme, elles seraient moins sûres, plus dangereuse, fondamentalement, plus nocive, plus irréfléchie. On ne parlera jamais assez du danger de faire de laisser les gens faire de la science par eux-même, tout comme on n’évoquera jamais assez à quel point les institutions scientifiques sont, elles, toujours prudentes dans leurs expérimentations et ne produisent que des produits fiables et sans danger. Faites attention à ce que vous lisez dans Wikipedia, les enfants, mais vous pouvez croire ce que vous dit le Docteur sans recul.

Et, enfin, l’accusation d’instrumentaliser la science. Oui, parce que les sciences non-institutionnelles ont beaucoup plus de facilité à se réclamer d’un projet politique, et, n’oublions pas, la politisation est un stigmate dans un champ scientifique. Combien de fois ais-je pu lire d’une militante et sociologue qu’elle « instrumentalise la science » (oui, ça tombe souvent sur les féministes ou les antiracistes) ?

Une telle accusation est ridicule : comme si les laboratoires pharmaceutiques faisaient de la science purement bénévolement, que les États finançaient les universités pour la beauté du geste… Pourtant, personne n’accuse Sanofi, Total ou Sony d’instrumentaliser la science.

Il est dans la nature de l’institution scientifique de revendiquer le monopole de la scientificité – monopole qu’elle n’a pourtant jamais eu. Ainsi en va-t’il d’Albert Einstein, à l’époque obscur ingénieur à l’office des brevets de Berne, porté par « un petit cercle de jeunes intellectuels, plein des sentiments de révolte scientifique et sociale propres à leur génération et qui formaient une contre-communauté scientifique en-dehors de l’institution officielle, un groupe de bohèmes cosmopolites conduits en ces temps révolutionnaires à considérer le monde d’une autre manière » (L.S. Feuer, The Social Roots of Einstein’s Theory of Relativity, 1971, rapporté par Pierre Bourdieu, Le champ scientifique, 1976). 

Face à une institution scientifique tendanciellement conservatrice, la liberté et l’autonomie de ces communautés hackers sont précieuses.

D’autant plus précieuses à la science, en tant que projet collectif, que l’institution scientifique se voit empêtrée dans un carcan de bureaucratie opaque et de conflits d’intérêts – combien de découvertes, combien d’avancées scientifiques viennent de l’extérieur de l’institution, ou du moins de ses marges ?

D’autant plus précieuse à la collectivité que l’institution se voit servir des intérêts industriels ou politiques minoritaires.

D’autant plus précieuse, enfin, à tous ces scientifiques que nous sommes, qui avons en nous un véritable désir de relever des défis intellectuels et de mettre nos capacités de réflexion au service du plus grand nombre, et qui n’en pouvons plus d’attendre d’une institution sclérosée la permission de faire de la recherche, sous son contrôle et à ses conditions.

Quand commence la science

J’ai listé, plus haut, un certain nombre de mouvements que je qualifie de hackers. La liste n’est, bien évidemment, pas exhaustive, et j’aurai pu parler de la sociologie de garage des Carnets Zilsel ou du mathématicien Grigori Perelman.

Du coup, à ce stade, il va nous falloir se poser une question : et qu’en est-il des expérimentations sur les propriétés médicinales des huiles essentielles ou du nettoyage du foie ? Et des enquêtes remettant en cause la version officielle des attentats du 11 septembre ? Et des travaux de Jacques Grimault sur les civilisations anciennes et inconnues qui auraient cachés des messages dans les pyramides ? Et les anti-vaccins ?

Lesquels sont des hackers et lesquels n’en sont pas ?
Quelle limite entre science non-institutionnelle, pseudo-science et conspirationnisme ?

Ce sera le sujet de notre prochain épisode.

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2 réflexions sur « Sciences & Politique (4) : Le dehors de toute science »

  1. Merci pour cet article ! Pour l’article des trois « sociologues de garage » (que j’ai lu avec intérêt aussi), ton texte semble indiquer que leur collectif s’appelle Zilsel, mais d’après le site, Zilsel est juste la revue où l’article a été publié (et je ne sais pas si le collectif des trois sociologues a un nom).

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