Qui en veut à la liberté académique ?

Le 8 mars 2018, le blog zététicien La Menace Théoriste publiait un article intitulé « Aux origines intellectuelles de la justice sociale intersectionnelle ». L’article nous prévient d’une menace que la gauche universitaire ferait peser sur la liberté d’expression, sur la science et sur la raison elle-même. C’est un très mauvais article, brouillon, manipulatoire et insultant, et c’est la raison pour laquelle j’avais commencé à travailler dessus : je voulais démonter les affirmations une à une, montrer les mécanismes manipulatoires à l’œuvre dans la construction du croque-mitaine qu’est cette « justice sociale intersectionnelle ». Un travail que je n’ai jamais fini.

L’auteur de l’article, un certain Vincent Debierre, animateur du podcast « Liberté Académique », s’est fait une spécialité d’importer en France le mythe de la « free speech crisis». Il s’agit d’un discours alarmiste, voire complotiste, principalement porté par la droite et l’extrême-droite anglophone : celui d’une crise de la liberté d’expression sur les campus américains, crise provoquée par des militants de gauche dogmatiques, violents et tendanciellement dictatoriaux. Ce mythe vient s’inscrire dans un discours anti-intellectualiste plus général : il ne faudrait pas croire les travaux des universitaires quand ils contredisent les idéologies de droite (ce qu’ils font souvent), parce qu’ils sont le produit d’une université gangrenée de vilains idéologues gauchistes qui s’opposent à la vraie science et endoctrinent la jeunesse (un discours classique de la droite conservatrice et de l’extrême-droite qui revient régulièrement depuis… ouhla….). La spécificité de ce mythe est qu’il vient nourrir l’anti-intellectualisme et la méfiance envers les travaux universitaires au nom même de la défense de la science et de la raison – ce qui lui permet de trouver écho, notamment, dans la sphère sceptique.

Voilà pourquoi je voulais m’attaquer à cet article, qui consistait en un parfait résumé des obsession de la droite américaine ces dernières années. En fait, je n’ai pas pu dépasser les dix premières lignes sans tomber sur assez de matière pour un article entier. Tout est donc resté dans les cartons. 

Le moment est venu de ressortir tout ça et de le publier, dans l’état (c’est-à-dire, incomplet et imparfait) en espérant qu’il puisse servir à la lutte contre ce discours à l’heure où il se fait plus pressant encore en France, notamment dans les colonnes du Point. 

Le croque-mitaine

L’article utilise les ressorts de ce que le sociologue Stanley Cohen appelait la constitution d’un groupe comme « croque-mitaine » ou folk devil (Wikipedia). Cette constitution se reconnait par trois caractéristiques, que l’on va retrouver tout au long de l’article :

  • Symbolisation : le groupe est ramené à une entité unique, identifiables par des symboles facilement reconnaissables et utilisés de manière interchangeables. Pour le dire autrement, on va mettre un ensemble de symboles, de codes et de mots dans un même sac (« justice sociale intersectionnelle »). Ces symboles, ces codes et ces mots vont perdre tout sens (par exemple, l’article de Debierre ne parle pas du tout d’intersectionnalité) autre que celui d’identification de la menace.
  • Exagération : les faits ou les controverses autour du croque-mitaine sont simplifiés et amplifiés pour leur donner un sentiment d’importance et d’urgence sans commune mesure avec leur gravité réelle.
  • Prédiction : d’autres actions graves et immorales du groupe en question sont prédites.

Introduction

En introduction à l’article de Debierre, le tenancier du blog, Acermendax, vient nous promettre un « regard historique sur une mouvance militante ». Une mouvance qu’il ne désigne que par une périphrase compliquée : « dont il est difficile de critiquer les méthodes et la rhétorique sans devoir dans le même mouvement expliquer que l’exercice de cette critique n’implique pas une opposition aux principes brandis ».

Le flou entretenu autour de ce qui est véritablement critiqué est constitutif des discours alarmistes des paniques morales : le titre de l’article parle de « justice sociale intersectionnelle », un terme qui ne sera pas repris une seule fois dans l’article, Debierre parlant de « militants », d’« étudiants-activistes » ou de « gauche académique » sans plus de précisions. Un flou qui permet d’attribuer n’importe quelle caractéristique à l’objet dénoncé : l’article consiste principalement à ce que Debierre nous explique ce que croit, dit ou fait un groupe de personnes qui n’est jamais précisément défini.

Cela se retrouve jusque dans la composition de l’article en deux parties. La première, « les fruits », présente en une série d’anecdotes les ravages de cette mouvance militante, vous-savez-laquelle-suivez-mon-regard. La seconde, « les racines », vise à nous expliquer d’où vient la dangerosité inhérente à cette mouvance. Il est révélateur qu’il n’y ait rien, dans le discours de Debierre, entre « les fruits » et « les racines ». Où est l’arbre ? Il n’est pas montrable, car la menace est trop floue, ou trop invisible, pour être directement étudiée : on ne peut observer que ses conséquences d’un côté, et spéculer sur ses origines de l’autre.

Les fruits

L’article en lui-même commence ainsi : « C’est surtout depuis l’automne 2015 que les efforts de censure et de prise (ou plutôt, de renforcement) de contrôle sur les campus universitaires, par des étudiants et des enseignants militants, s’est intensifiée, et est devenue très difficile à nier », nous explique d’entrée Vincent Debierre. Avant de nous pencher sur les preuves qu’il apporte pour soutenir cette affirmation, notez bien la formulation « est devenue très difficile à nier » : non seulement des militants prennent (ou on déjà) le pouvoir dans les universités, mais il se trouve des gens pour nier cette vérité. Qui sont ces gens ? Nous ne saurons pas. C’est juste une tournure de phrase anxiogène, typique des discours complotistes et/ou propagandistes. Elle permet à peu de frais de faire exister dans la tête du lecteur la figure d’un ennemi : quelqu’un ou quelque chose qui nierait l’existence de la menace, sans qu’on aie besoin de dire de qui l’on parle ou d’appuyer cette image sur des faits. Cette tendance à faire parler un ennemi sans jamais le désigner est quelque chose que l’on observera tout au long de cet article.

Mais revenons à la thèse de Debierre : comment compte-t’il nous convaincre ? Majoritairement, par des anecdotes. Et là, immédiatement, une alerte devrait résonner chez tout sceptique qui se respecte : prétendre démontrer l’existence d’un phénomène en enfilant des anecdotes comme des perles, la plupart du temps, c’est une mauvaise pratique. Je dis « la plupart du temps », parce que, en réalité, tout dépend de ce que l’on cherche à démontrer. Pour montrer qu’il est possible de traverser l’Atlantique à la nage, un seul succès peut faire lieu de démonstration. Suspendons donc encore un peu notre jugement et penchons-nous sur ces anecdotes.

Vincent Debierre en décrit trois extensivement. Un autre problème, peut-être plus grave, survient alors : elles sont toutes rapportées d’une manière particulièrement manipulatoires, voire proprement mensongères (ne serait-ce que par omission). Dans un quatrième temps, il parle deplatforming, là encore avec une certaine mauvaise foi qui traduit une incompréhension totale de ce qu’est censé être le monde académique.

C’est l’heure d’assister à quatre exercices de victimisation réactionnaire.

La pelouse de l’angoisse (l’affaire Melissa Click)

Ce que nous dit Debierre : « À l’université du Missouri, Melissa Click, une professeur (sic) de communication, demandait “du muscle” [1] pour écarter, par la force ou l’intimidation, un étudiant-journaliste… qui n’était pourtant nulle part ailleurs que sur une pelouse du campus, sur laquelle des étudiants-activistes avaient planté leurs tentes à l’occasion d’une protestation prolongée, et dont ils entendaient interdire l’accès à toute personne jugée indésirable ».

Si vous trouvez ne comprenez pas bien de quoi ça parle, c’est normal. Le style rend la lecture difficile : c’est une très longue phrase un peu tarabiscotée, principalement pour pouvoir tordre la présentation des faits pour la rendre la plus alarmiste possible, en mettant le plus de mots flippants. On pourrait faire plus simple : des étudiants avaient planté leurs tentes sur une pelouse du campus pour protester contre la direction de l’université. Un étudiant voulait les filmer pour un journal universitaire sans leur consentement. Une professeur a appelé « du muscle » pour le sortir de la pelouse.

Mais Debierre ne décrit ici de l’altercation que le tort causé à cet « étudiant-journaliste », qui est décrit comme ne faisant rien d’autre que se tenir sur une pelouse dont on cherche à le faire partir sans raison, les vilains « étudiants-activistes » ayant décidé d’interdire l’accès à la pelouse aux « personnes jugées indésirables » visiblement de manière tout à fait arbitraire. On reconnaît ici la tactique de la station debout, dont nous avons déjà parlé : une description factuellement juste mais intellectuellement malhonnête d’une situation pour pouvoir présenter l’une des parties en présence comme dictatoriale et l’autre comme une victime innocente d’une décision arbitraire.

Mais penchons-nous un peu plus sur cette histoire. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de pelouse ? Nous sommes en 2015, à l’université du Missouri. Dans un contexte de tensions raciales exacerbé par la montée du mouvement Black Lives Matter (les évènements de Ferguson (Wikipedia) sont  très proches temporellement et géographiquement), les étudiants Noirs dénoncent la fréquence des agressions racistes dans cette université fréquentée à 90% par des Blancs : insultes racistes lancées ouvertement, graffitis, swastiskas, menaces… L’année précédente, des étudiants d’une fraternité avaient passé un nœud coulant autour du cou de la statue de James Meredith (USAToday), le premier étudiant Noir de l’université, avant de l’enrouler dans un drapeau confédéré.

Le comité de mobilisation Concerned Student 1950, créé pour réclamer des actions plus fermes auprès de la présidence finit par entrer en conflit avec celle-ci, l’accusant de laisser-faire. Le conflit dégénère après que la présidence refuse d’écouter des manifestants qui venaient l’interpeller pendant la Homecoming Parade, et tente de les faire reculer en les poussant avec sa voiture de fonction (voir la vidéo). Les manifestants occupent alors une pelouse en mode « Ferguson » en réclamant la démission du président, attirant l’attention du pays entier. Le mouvement est rejoint par des doctorants, déjà mobilisés contre la suppression brutale de leur assurance santé (Mizzou News) et par des féministes lorsque l’Université, cédant aux pressions politiques anti-avortement (Komu 8), révoque un partenariat vieux de 26 ans avec le Planning Familial (Cosmopolitan).

Le conflit monte chaque semaine en intensité. Il est documenté dans deux films, un réalisé par des étudiants (The Intercept) et un réalisé par Spike Lee (The Undefeated). Des manifestations de soutien ont lieu dans plusieurs universités voisines. Après qu’une svastika en matière fécale (heavy) est retrouvée dans une salle de bain commune, un étudiant Noir entame une grève de la faim (The Washington Post) censée durer jusqu’à la démission du président. Des étudiants Blancs lancent des menaces d’attentat terroristes visant les Noirs sur les réseaux sociaux et par téléphone, créant la panique et l’annulation de nombreux cours (USAToday, The Kansas City Star). Tout s’accélère lorsque les joueurs non-Blancs de l’équipe de football américain du campus décident de cesser de jouer jusqu’à la démission du président (The New  York Times). On ne plaisante pas avec le football : le président saute immédiatement. Et c’est juste après l’annonce de sa démission qu’à lieu l’évènement dont nous parle Debierre et qui, remis dans son contexte, semble étonnamment anodin.

C’est le matin, à la fin d’un conflit social long, intense, nerveusement usant pour tout le monde. Les membres de Concerned Student 1950, qui dorment sur une pelouse depuis plusieurs semaines, viennent d’apprendre la démission du président et font face à un barrage de journalistes à l’affut de leurs premières réactions. Pour qu’ils puissent digérer la nouvelle et discuter en privé de l’attitude à avoir face aux médias, des soutiens militants forment un cordon humain autour de la pelouse, cordon qu’un certain Mark Schierbecker réussit à franchir, caméra à la main, pour – je n’ai pas d’autres mots – aller les faire chier. Melissa Click, qui fait partie des soutiens du comité, perds ses nerfs, essaye de prendre la caméra de Schierbecker et, n’y arrivant pas, appelle des renforts. La vidéo s’arrête là.  Précisons que, quand Debierre nous parle d’un conflit entre un « étudiant-journaliste » et des « étudiants-activistes », il se garde bien de dire que  Mark Schierbecker n’était pas journaliste à l’époque, mais un activiste revendiqué qui écrit aujourd’hui pour un journal de la droite libertarienne-conservatrice.

Voilà, c’est tout. Reste une question : « Mais pourquoi Debierre nous parle de cette histoire  ? ». Parce que, pour le moment, comme « effort de censure et de prise de contrôle » de l’université, une altercation verbale sur une pelouse, ça fait petit-bras. Des altercations comme celle-là, il y en a eu des caisses : plus tôt dans la journée, un journaliste agrippait le bras de Melissa Click parce qu’elle s’interposait entre lui et un étudiant qui ne voulait pas être filmé (The Chronicle of Higher Education), et personne n’en a fait toute une histoire.

Pour mieux comprendre la présence de cette anecdote en toute première place dans la liste de Debierre, il faut connaître les suites de cet incident : la vidéo prise par Schierbecker de Mélissa Click appelant « du muscle » devient virale (presque 3 millions de vue à ce jour) et est reprise en boucle par les médias conservateurs (CBSN, Breitbart, Fox News) qui y voient une preuve de la violence et de l’autoritarisme de la gauche militante. Schierbecker lui-même donnera des interviews à Fox News et Breitbart (Seriously?!?) L’affaire Melissa Click devient nationale, et Click devient, selon le Washington Post, « l’ennemi public numéro 1 des conservateurs ». Sa boîte mail est envahie de courriels d’insultes (The Chronicle of Higher Education).

Les excuses de Concerned Student 1950, qui renonce à sa zone d’intimité « press-free » dès le lendemain (USNews), n’y changeront rien. Les excuses de la professeure (ici), qui mettra en avant son manque d’expérience des protestations publiques et la tension du moment (The Washington Post), n’y feront rien non plus. Elles seront d’ailleurs refusées par Schierbecker, qui les jugera publiquement « hypocrites », et qui réclamera qu’elle s’excuse face à lui dans une interview filmée à la radio locale (KBIA). Mélissa Click démissionne de son poste honoraire à l’école de journalisme et, inculpée pour agression, accepte 20h de travaux d’intérêts généraux (Columbia Daily Tribune). Mais Schierbecker veut plus : il réclame le renvoi de Melissa Click de l’université.

Dans une conférence catastrophique à la Skeptikon (convention de sceptiques, car Schierbecker est un athée militant) il maintient qu’il « n’aura de repos que quand elle aura été renvoyée » (The Orbit).  Après avoir été confronté par une partie de l’audience sur le fait que vouloir faire tout un foin de cette histoire et donner des armes à l’extrême-droite était franchement nul dans un contexte d’actes racistes autrement plus graves sur le campus, Schierbeker se défendra en expliquant qu’il était prêt à se soucier des revendications de Concerned Student 1950, mais qu’il fallait que Mélissa Click soit renvoyée d’abord. Après le désastre, Schierbeker postera une vidéo de lui en pleurs, intitulée « Journalists Live Matters » (oui, oui) et sous-titrée « Fuck Skeptikon ». Il s’y plaint des réactions de la salle, mettant en avant le fait qu’il est autiste et souffre d’anxiété sociale. Skeptikon sera accusé sur Twitter d’être hostile aux personnes autistes (Seriously?!?).

Schierbeker trouvera tout de même du soutien dans sa croisade, en plus des médias de droite et des harceleurs de l’Internet. Plus d’une centaine de législateurs Républicains du Missouri réclament le renvoi de Melissa Click, menaçant de geler le budget de l’Université si elle restait en poste. En réponse, plus d’une centaine d’universitaires du monde entier signent une lettre de soutien (The Chronicle of Higher Education). Mais une autre vidéo de Mélissa Click, prise pendant la manifestation de la Homecoming Parade, refait surface : s’interposant entre des policiers et des étudiants Noirs, elle lâche un « Get your fucking hands out of me ! ». Un juron que le nouveau Chancelier par interim utilisera pour justifier la plus intense sévérité envers elle (The Huffington Post).

Mélissa Click est finalement renvoyée par le Board of Curators de l’université. Le comité d’investigation de l’American Association of University Professors ou AAUP (Wikipedia), détaché sur place pour enquêter sur le renvoi de Melissa Click, a écrit un rapport accablant sur la vulgarité et l’ampleur des pressions politiques, l’absence de possibilité donnée à la professeure de se défendre ou même d’être entendue par le Board of Curators, et, de manière générale, sur le non-respect des procédures censées assurer la liberté académiques recommandées par l’AAUP et par 200 autres associations professionnelles et éducatives comme l’Association of American Colleges and Universities. Je vous partage quelques extraits du rapport, traduits par mes soins :

« Tout au long du mois de février, la pression des législateurs reste intense. Le comité pour l’éducation supérieure de la Chambre des Représentants approuve un plan d’investissement qui inclut une augmentation de 2% pour tous les collèges et universités sauf l’Université du Missouri. Le président du comité explique cette décision ainsi : « Les législateurs et leurs constituants […] veulent que Melissa Click, une Maître de Conférence en communications, soit renvoyée […]. [Les étudiants] sont là pour apprendre, pas pour protester toute la journée. Je croyais qu’on avait appris cette leçon dans les années 60. Visiblement pas. ». »

« Il est donc peu probable que le renvoi du Professeur Click soit la dernière interférence des législateurs dans le fonctionnement de l’Université du Missouri. Comme l’écrit un des professeurs de MU, « Á la suite du renvoi du Professeur Click, les politiciens et les autres en ont seulement rajouté dans leurs demandes faites à l’université pour qu’elle puisse continuée à être financée ». »

« A la lumière des actions du Bureau contre le Professeur Click et dans le contexte des menaces des législateurs envers l’institution et des perturbations administratives irrésolues, la liberté académique et la gouvernance partagée à l’Université du Missouri sont en danger. »

« [Le harcèlement du Professeur Click] continue. Peu de temps après que l’AAUP ait annoncé qu’il allait envoyer ce comité d’investigation au Missouri, un message téléphonique a été laissé au bureau de l’association, à Washington, pour conseiller au comité d’apporter ses propres body bags. »

L’AAUP a mis l’Université du Missouri sur sa liste de censure, ce qui est le cadet de ses soucis. L’attractivité de l’université a plongé en flèche suite aux évènements. En 2017, la fréquentation de l’université a baissé de 35% par rapport à 2015. Une baisse plus importante chez les Noirs que chez les Blancs : le pourcentage d’étudiants noirs a presque été divisé par deux, passant de 10% à 6% (The New York Times).

Respirons un peu

Si vous ne connaissez pas l’American Association of University Professors, c’est une association professionnelle qui défends la liberté académique et l’indépendance des chercheurs fondée en 1915. Dans le dernier numéro de sa revue, Journal of Academic Freedom, elle s’alarme des restrictions croissantes des libertés académiques aux États-Unis, sous la pression de la droite et de l’extrême-droite, ironiquement instaurées au nom de la « liberté d’expression ». Si vous vous intéressez réellement aux questions de liberté académiques et que vous lisez l’anglais, je vous le recommande chaudement.

L’historienne Rachel Ida Buff, éditrice de ce numéro, résume ainsi dans son éditorial : « Un ardent anti-intellectualisme contemporain oppose une « liberté d’expression » pseudo-égalitaire à la puissance du savoir académique […] La contestation, particulièrement sous la forme de manifestation, est de plus en plus criminalisée, parfois au nom de la libre expression » (lire ici) . Dans un des articles de ce numéro, la chercheuse en littérature anglaise Reshmi Dutt-Ballerstadt y défends l’idée que « le débat sur la liberté d’expression, tel qu’il est promu par la droite conservatrice, est un outil stratégique pour saper les différentes initiatives pro-diversité dans les collèges et sur les campus universitaires » (lire ici).

Pour la deuxième anecdote de Vincent Debierre, nous allons voir une illustration de ce qu’affirme Leah P. Hollis, spécialiste reconnue du harcèlement au travail, dans un autre article de ce numéro. Elle explique comment des harceleurs peuvent utiliser la liberté d’expression comme justification pour leurs comportements, bien que ceux-ci aient pour conséquence de priver leurs victimes de l’accès à la parole : « Affirmer que harceler et contraindre autrui est un droit en tant que libre expression est une excuse pour mettre de côté les actions du harceleur, plutôt que de reconnaître l’impact du harcèlement sur l’environnement éducatif » (lire ici).

Nous avons déjà vu des exemples de discours similaires, comme l’article de Peggy Sastre sur le fameux « mémo de Google » (lire notre article) ou la croisade de Jordan Peterson contre l’interdiction de la transphobie (lire notre article).

Sanglant Halloween (l’affaire Christakis)

Deuxième anecdote, donc. Debierre nous amène cette fois à l’université de Yale, quelques jours après la démission du président de l’Université du Missouri. Là encore, nous sommes dans un contexte de tensions raciales (Quartz) : une semaine avant, des étudiantes Noires s’étaient entendues dire qu’une soirée organisée par une fraternité du campus était « réservée aux Blanches » (The New York Times). Plus tôt dans l’année, un policier avait braqué puis mis au sol un étudiant Noir qu’il avait soupçonné d’être un cambrioleur (The New York Times).

Comme pour la première, Debierre centre son histoire sur la vidéo d’une altercation verbale sur une pelouse. Cette fois-ci, il s’agit d’une interaction pacifique, bien que tendue :  « À l’université de Yale, Nicholas Christakis, un enseignant responsable d’un dortoir était très sèchement pris à partie verbalement [2], par un groupe d’étudiants furieux : son épouse, également enseignante et également dotée de responsabilités administratives, avait, en réponse à des initiatives administratives visant à réguler les déguisements portés par les étudiants pour Hallowe’en, rédigé un e-mail demandant s’il s’agissait bien de quelque chose dont l’université devait se soucier. »

Encore une fois, le style est lourd et pas très clair, parce que Debierre cherche la présentation de la situation qui donnera l’impact le plus proche de ce qu’il veut faire passer. Ainsi, faut-il vouloir tromper son lectorat pour écrire « des initiatives administratives visant à réguler les déguisements portés par les étudiants pour Hallowe’en » pour parler de l’envoi d’un e-mail groupé par le comité étudiant des affaires culturelles déconseillant de porter des costumes racistes ou culturellement indélicats (« culturally insensitive ») ce soir-là. Le mail (lisible ici), dit notamment : « Yale est une communauté attachée à la liberté d’expression autant qu’à l’inclusivité. Et, même si les étudiants, doctorants et docteurs ont tout à fait le droit de s’exprimer, nous espérons que les gens feront des efforts pour éviter les situations dans lesquelles notre vivre-ensemble est menacé, où l’on manque de respect, aliène ou ridiculise des catégories de population sur la base de leur race, nationalité, croyance religieuse ou expression de genre ». S’ensuive des conseils pour éviter les impairs de ce type.

Debierre nous dit qu’Erika Christakis, dans son mail de réponse (lisible ici), « demand[e] s’il s’ag[it] bien de quelque chose dont l’université devait se soucier ». C’est tout simplement faux. Elle ne condamne pas cette initiative comme inutile ou superflue, mais comme inquiétante et révélatrice d’une dangereuse évolution de la société (et Debierre a le droit de partager son opinion, mais pas de la travestir). Écrivant en tant qu’éducatrice, elle défends l’idée qu’il ne faut pas restreindre l’imagination des enfants en leur interdisant certains costumes, puis elle avant de se lancer dans un improbable exercice d’auto-défense : « J’ai toujours été une bonne imitatrice et j’aime les accents. J’aime voyager, aussi, et j’ai été sur tous les continents sauf en Antarctique. Quand je vivais au Bangladesh, j’ai acheté un sari parce qu’il était beau, même si j’avais l’air stupide dedans et que je ne l’ai jamais porté. Est-ce que je fétichise et que je m’approprie les expériences culturelles d’autrui ? Probablement. Mais je les aime aussi vraiment, vraiment beaucoup ». Juste avant de conclure, enfin, elle cite son mari, raison pour laquelle celui-ci sera interpellé par les étudiants : « Nicholas dit : si vous n’aimez pas le costume que quelqu’un porte, regardez ailleurs, ou allez leur dire que vous êtes offensés. Parlez les uns avec les autres. La liberté d’expression et la capacité à tolérer l’insulte sont les piliers d’une société libre et ouverte ».

Ce passage-là provoquera des réactions indignées chez les étudiants. Nombre d’entre eux, furieux de cette leçon de morale reçue en réaction à un mail demandant gentiment de faire attention à ne pas être racistes, signeront une pétition disant notamment : « Vous demandez aux étudiants de « regarder ailleurs » si les costumes sont offensants, comme si la dégradation de nos cultures et de nos peuples, et la violence qui en résulte, est quelque chose que l’on peut ignorer. […] On nous dit d’aller confronter directement ceux qui nous offensent, sans nous proposer aucun moyen d’organiser ces discussions d’une manière qui permettent d’être compris ». Debierre décrit ces réactions avec une nouvelle station debout et une petite pointe de mépris : « Considérant que la liberté individuelle de se vêtir selon ses souhaits constituait un danger évident pour au moins une partie du corps étudiant, qui pourrait se sentir marginalisée ou agressée par certains costumes, les étudiants ont fait comprendre à Nicholas Christakis que son rôle administratif aurait dû le pousser à leurs yeux à soutenir les règles vestimentaires ».

Le tout mènera à une manifestation, qui mènera à une altercation sur un parking, dont Debierre partage la vidéo, et où Nicholas Christakis se fera copieusement insulter. Il me semble qu’il serait bon que je précise, à ce stade, que je considère que tout le monde dans cette histoire surréagit et que c’est déplorable. Regardant la situation depuis l’extérieur, le mail d’Erika Christakis me semble être une surréaction à une demande relativement anodine – faire attention à ne pas mettre des tenues qui pourraient être blessantes pour d’autres étudiants – qu’elle traite comme si on venait d’instaurer une brigade de confirmité des costumes. Pour autant, la violence reçue en retour de la part des étudiants légitimement en colère me semble également disproportionnée. Il me semble que cette histoire aurait pu être beaucoup mieux gérée, de part et d’autre, si elle n’avait pas eu lieu dans un contexte de tensions préexistantes. Il est important aussi de dire que Nicholas Christakis n’est pas étranger à ce contexte de tensions : il s’était déjà montré blessant, condescendant et méprisant avec des élèves protestant contre le racisme (Down Magazine).

La vidéo de l’altercation circulera sur Internet, deviendra virale et fera plus de 860.000 vues en cinq jours. La version que Debierre référence s’intitule « Yale Students Whine and Moan About a Lack of Safe Space » ( « Des étudiants de Yale se plaignent et gémissent de l’absence de Safe Space » ) et les commentaires comprennent de nombreuses insultes envers les manifestants. En particulier, l’une d’entre elle subira une attention particulière. Debierre nous dit :  « ‘Il ne s’agit pas de créer un espace intellectuel, il s’agit de créer un foyer ici !’, s’exclamera une étudiante pendant l’échange, une sorte de condensé de l’état d’esprit qu’elle aura partagé avec nombre de ses condisciples ».

Effectivement, cette phrase peut être vue, et sera vue, comme la preuve que cette étudiante promeut un anti-intellectualisme peu compatible avec l’esprit de Yale. Mais il faut savoir qu’il ne s’agit pas d’un « condensé de son état d’esprit » mais d’un contre-argument. Évidemment, il faudrait pour cela comprendre l’argument auquel il réponds : celui selon lequel la liberté d’expression est utile pour le débat et la production intellectuelle. Ce que dit cette étudiante, c’est que ce n’est pas le rôle de la fête d’Halloween. La liberté d’expression est utile pour le débat d’idées, certes, mais a-t’on vraiment de participer à un « débat d’idées » avec des costumes le soir d’Halloween ? Accessoirement, quel intérêt pour la production intellectuelle de pouvoir porter des costumes racistes pour Halloween ? Quand elle dit : « Il ne s’agit pas de créer un espace intellectuel, il s’agit de créer un foyer ici ! », elle dit en substance que même s’il faut être capable de tolérer l’insulte dans certaines circonstances, on peut aussi réclamer d’avoir des espaces dans lesquels on ne se fait insulter. On peut être éventuellement en désaccord avec son argument, mais pour en parler comme « une sorte de condensé de l’état d’esprit qu’elle aura partagé avec nombre de ses condisciples », il faut une sacré dose de mauvaise foi.

Et une certaine volonté de nuire, aussi. Cette phrase fera la célébrité involontaire de son autrice, qui sera surnommée Schierking Girl (« la fille qui hurle ») par l’extrême-droite américaine. Debierre ne pense pas à mentionner que son nom, son adresse, les noms et adresses de ses parents seront révélées par la presse d’extrême-droite et sur Internet, et qu’elle recevra elle aussi son lot de menaces de mort, comme un certain nombre d’étudiants et de professeurs de l’université (Columbia Journalism Review, Down Magazine).

Les Christakis, au centre de la polémique, démissionneront de leurs responsabilités, et Erika Christakis cessera d’enseigner à Yale. L’année suivante, le comité des affaires culturelles choisit de ne pas envoyer de mail de recommandations à propos des costumes d’Halloween.


Je m’arrête là pour cet article.
Je m’arrête là pour ce blog aussi.
Merci de m’avoir lu.
Bon courage à qui continuera !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s